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Critique

« I Am Greta », portrait d'une jeunesse déterminée

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La ligne d’horizon semble quelquefois bien capricieuse selon l’humeur de notre regard. Tantôt elle descend, nous laissant percevoir un ciel plein de promesses, de vastes et infinies perspectives, tantôt elle monte, nous plongeant la tête dans un paysage mouvant, sans grands repères, où s’installe le doute, à l’image du plan-séquence qui ouvre le film et donne le ton.

Sommaire

Des espoirs. Dans l'intime d'un combat.

On y voit l’adolescente assise, bien calée dans le peu d’espace qu’offre l’arrière d’un voilier de course ; derrière elle, un horizon changeant au gré des vagues puissantes d’une mer démontée. C’est par la mer que la jeune Suédoise a voulu se rendre au siège des Nations Unies, à New York, pour y intervenir lors d’un sommet sur l’action climatique, et non par les airs – pour réduire son empreinte carbone –, exigeant pour elle-même ce qu’elle attend de tous, c’est-à-dire de la cohérence entre le constat, les propos et les actes.

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Ces premières images de la jeune fille bien accrochée au filet de sécurité du navire sur fond de ciel et de mer compliqués sont annonciatrices de ce qui sera mis en lumière tout au long du film : une déferlante inédite, un chemin fait d’abnégation, incertain, nourri d’espoirs mêlés d’appréhensions.

Mais avant cette périlleuse traversée de l’Atlantique, tout commence un an plus tôt, en août 2018, par les grèves scolaires pour le climat, à Stockholm. La jeune fille âgée de 15 ans s’assoit régulièrement devant le Riksdag (Parlement suédois), seule, avec une pancarte presque aussi grande qu’elle où on peut lire : Skolstrejk för Klimatet. À ses pieds, une pile de feuilles à emporter sur lesquelles sont imprimées ses motivations. Bien que son mutisme soit sélectif, elle répond volontiers aux questions qui lui sont posées lorsque cela lui semble nécessaire : aux passants, aux étudiants ou à des journalistes qui y voient un sujet de curiosité. Constatant que rien ne semble véritablement bouger après les élections législatives de son pays (septembre 2018), l’adolescente continue à faire grève chaque vendredi, pour dénoncer le peu d’ambition, voire l’inaction, du monde politique en matière environnementale. Rejointe par de plus en plus de jeunes, cette protestation, commencée discrètement, attire l’attention des médias sur un mouvement grandissant baptisé « Fridays For Future ».

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Grêve scolaire pour le climat

Le cinéaste suédois Nathan Grossman a suivi Greta Thunberg depuis le début de son engagement militant, modeste mais (déjà) déterminé, devant le Riksdag. C’est avec sa confiance qu’il a pu continuer à la filmer, dans son combat et son intimité. En dehors de la sphère médiatique, on y découvre une jeune fille (presque) comme toutes les autres, avec ses rires et ses joies (peu d’images de médias relaient cette image de la jeune fille), ses moments de doute ou de ressourcement.

Par le passage de l’intime, filmant son héroïne avec une distance juste, fragile, le cinéaste permet d’incarner cette figure contemporaine devenue inspirante pour des millions de jeunes à travers le monde, tout en évitant l’hagiographie. C’est en la filmant régulièrement qu’on découvre (presque avec elle, en direct) l’ampleur des mouvements qu’elle a générés, le petit sourire aux lèvres… et qu’on se rend compte à quel point la jeune fille a été étonnée et dépassée par une vague de contestation devenue mondiale.

Un pays si creux qu'il doive sonner comme une caisse de résonnance ?

La Belgique fut un des premiers pays à fédérer autant de jeunes « grévistes » pour le climat, fin 2018 ; les deux initiatrices anversoises de Youth for Climate (Belgique) – Kyra Gantois et Anuna De Wever – qui appellent les jeunes Belges à défiler dans la rue pour afficher leur mécontentement face à l’inertie des adultes au regard d’une urgence climatique, sont rejointes par Adélaïde Charlier pour la partie wallonne et francophone. Ces deux dernières – Anuna et Adélaïde – sont d’ailleurs montrées à plusieurs reprises aux côtés de Greta, à la manière d’une garde rapprochée bienveillante envers leur consœur de lutte. De semaine en semaine, le mouvement grandit et atteint plusieurs dizaines de milliers de manifestants dans les rues de Bruxelles. Des scientifiques, des intellectuels, des artistes, des ONG, appellent les écoles et les parents à soutenir cette mobilisation citoyenne inédite. Ces grèves scolaires étonnent tous les acteurs de la société belge, en particulier les politiques, ainsi que la presse internationale.

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Bruxelles, manifestation de la jeunesse contre l'inaction politique

Les croûtes du pouvoir.

C’est alors que le monde politique – au niveau international – entre en scène… il sent que quelque chose se passe, qui n’était pas prévu, et qui lui échappe (au propre comme au figuré). Greta Thunberg est désormais courtisée, invitée dans des palais et des salons feutrés. On fait des selfies avec cette icône de l’écologie… et on l’invite devant des parterres de parlementaires pour qu’elle délivre son message et celui de la jeunesse… On lui donne la parole dans des lieux de pouvoir où ne vont et ne viennent pas de simples mortels, et on l’écoute de manière pénétrée… Certains ne se cachent pas et considèrent que cette gamine ferait mieux d’aller à l’école – d’autres se sont exprimés et l’ont attaquée de manière plus scélérate !...

Certains pensent comme elle… mais retournent à leurs affaires de grands, responsables, réalistes, puisqu’ils sont conscients – eux – de la complexité des choses, comme l’illustre une scène tournée au Parlement européen.

Invitée à parler au nom de la jeunesse, Greta Thunberg se lance dans un discours dans l’espoir d’une rencontre, d’une prise de conscience et de réponses décisives… Ce sera peine perdue…

Après avoir poliment et « institutionnellement » écouté la jeune fille, Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne, ne lui répond rien… et préfère se tourner vers ses collègues pour s’enquérir du suivi des dossiers, des négociations et des législations dont l’Union européenne a la charge… Retour aux affaires courantes après cette petite parenthèse qui ne pourra pas faire dire qu’on ne sait pas écouter la jeunesse.

Dégoûtée, Greta Thunberg n’en croit pas ses oreilles… elle se tourne vers ses consœurs de lutte belges, cherchant leur soutien du regard… et pour être sûre qu’elle n’est pas en train de rêver cette déconsidération en bonne et due forme. Toutes sont interloquées. Tout ça pour ça !...

Certains politiques, encore, semblent attendre une parole salutaire, voire salvatrice… Cependant...

La jeunesse exige des solutions. Elle n’est pas censée en fournir ! — Greta Thunberg

Greta Thunberg invite celles et ceux qui l'écoutent à changer de paradigme mais comment convaincre des personnes aux réflexes passéistes, quelquefois au pouvoir depuis des décennies – ne comprenant pas ou faisant mine de ne pas comprendre – que, face à ce qui attend les générations futures, les vieilles recettes ne fonctionnent plus ?

Tous semblent se méprendre sur cette jeune fille qui apparaît dès lors comme une menace pour leur système de pensée, de fonctionnement et la conservation de leurs prérogatives… Elle ne cherche pas à saper les pouvoirs mais à les secouer. Elle ne cherche pas la popularité. Elle attend une justice climatique et relaie des faits scientifiques nécessitant des réponses immédiates. Chaque fois qu’elle le peut, elle expose cette exigence dans ses interventions publiques, jouant de sa notoriété au nom de la jeunesse. Quant à la forme et au contenu de ses discours, qu’elle travaille seule, ce sont quelquefois de redoutables armes culpabilisantes pour ceux qui l’écoutent.

L'inaction en émoi.

Invitée à prendre la parole devant des députés parlementaires britanniques, elle dit :

Je m'appelle Greta Thunberg. J'ai 16 ans. Je viens de Suède. Et je parle au nom des générations futures.Je sais que beaucoup d’entre vous ne veulent pas nous écouter – vous dites que nous ne sommes que des enfants. Mais nous ne faisons que répéter le message de la communauté scientifique sur le climat.Beaucoup d’entre vous semblent préoccupés par le fait que nous perdons un temps précieux, mais je vous assure que nous retournerons à l’école dès que vous commencerez à écouter la science et que vous nous donnerez un avenir. Est-ce vraiment trop demander ? — Greta Thunberg, 23 avril 2019, Parlement britannique

Elle poursuit… avec ce qui pourrait sembler être une petite blague de débutante, un peu maladroite, mais dont l’effet est d’une grande habileté :

  • « Avez-vous entendu ce que je viens de dire ? Mon anglais est-il correct ? Le microphone est-il allumé ? »

(rires des parlementaires…)

  • « Parce que je commence à me poser la question. »

(les rires ont cessé !)

En effet, Greta Thunberg en a assez de toutes ces personnes qui, du haut de leur pouvoir, ne semblent pas entendre un message pourtant partagé par une partie non négligeable de la population mondiale sur une crise majeure qui nous amène – tous – dans le mur.

Pour elle (et la communauté scientifique dont elle relaie les conclusions), le problème climatique n’a jamais été traité comme une crise ; les effets désastreux des dérèglements climatiques, bien que visibles un peu partout dans le monde, sont traités avec beaucoup trop de légèreté (notamment par les pays industrialisés), comme des manifestations vagues et distantes, et ne sont pas pris en compte de manière globale. En observant ce dérèglement climatique comme une crise sévère, des mesures devraient être prises, maintenant.

C’est aussi ce message d’urgence qui a été porté aux Nations Unies (New York) le lundi 23 septembre 2019, jour de l’ouverture du sommet sur le climat.

Fidèle à ses engagements, la jeune fille s’y est rendue à bord d’un voilier zéro carbone. Un voyage risqué de près de deux semaines dans l’océan Atlantique, comme le montrent certaines images terribles du film. Le fracas de la coque sur les vagues est omniprésent. Le roulis incessant se manifeste dans les crissements et les crépitements de la structure du bateau, de jour comme de nuit. Le « confort » est réduit à l’essentiel, les conditions sont spartiates. Tout, sur ce navire, est conçu pour la course… C’est dans ces conditions extrêmes que la jeune fille craque… Le poids de son combat lui pèse. L’abnégation dont elle avait fait preuve jusque-là est un fardeau beaucoup trop lourd. Pourquoi un tel combat doit-il reposer sur ses seules épaules ?...

Une désobéissance civile comme dernière arme démocratique.

À l’ONU, devant les dirigeants de la planète, elle, si économe dans ses démonstrations émotives, n’arrive plus à rentrer sa colère… elle déclare, la voix tremblante mais forte, dans un discours devenu désormais célèbre :

  • « Je ne devrais pas être là, je devrais être à l’école, de l’autre côté de l’océan »
  • « Comment osez-vous ? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles vides de sens. »

Puis, après avoir répété les faits scientifiques confirmant le réchauffement accéléré de la planète, furieuse, elle s’en prend aux chefs d’États ou de gouvernements présents au sommet.

  • « Vous nous avez laissés tomber. Mais les jeunes commencent à comprendre que vous les avez trahis, si vous décidez d’échouer nous ne vous le pardonnerons jamais. »
  • « Le monde se réveille, et le changement arrive, que cela vous plaise ou non. »

Face à l’inaction du politique et l’inertie des institutions incapables de se remettre en question, la Suédoise Greta Thunberg invite désormais à la désobéissance civile, indispensable pour réclamer un état d’urgence climatique. Une parole libératoire pour toutes celles et ceux qui pensent encore (et agissent en conséquence !) qu’un avenir commun sur cette planète est possible.

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Le réalisateur Nathan Grossman


Agenda des projections :

À partir du mercredi 21 octobre 2020