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Critique

Permafrost is pretty cool - « Holgut », un film de Liesbeth De Ceulaer

Holgut
Un documentaire aux marges de la fiction dans l’immensité de la Yakoutie sibérienne, où le réchauffement climatique bouleverse la chasse traditionnelle et où la fonte du permafrost fait affleurer les os de mammouths.

Une légende raconte qu’un homme a reçu des dieux la mission de construire un radeau et d’y emmener tous les animaux pour les sauver du déluge. Mais il oublie Holgut (1), le mammouth. Quand l’homme s’en va, Holgut remarque qu’il a été abandonné et nage à la poursuite du radeau. Il l’atteint et il veut grimper dessus mais il est trop lourd et fait quasiment chavirer l’embarcation. L’homme lui dit alors qu’il ne peut pas les accompagner, et Holgut se noie, coulant au fond de la mer.

Cette histoire est racontée au début du film, sur des images de laboratoire où ont lieu diverses expériences impliquant pipettes, boîtes de Petri et petits chiens qui tentent de s’échapper. Ces plans incongrus sont vite remplacés par ceux d’un homme se réveillant sur son bateau, et retrouvant son petit frère avec qui il partira vers le nord pour l’initier à la chasse traditionnelle. Roman et Kyym remontent le fleuve à la recherche de rennes ; ils s’adonnent également à la pêche pour subvenir à leurs besoins. Leur quête sera infructueuse, il ne reste que quelques troupeaux d’animaux domestiqués ; les rennes sauvages ont disparu de ces terres du bout du monde depuis une vingtaine d’années. L’histoire traditionnelle qui raconte comment un père initie son fils à la chasse pour qu’il devienne un homme n’est plus réalisable à cause du réchauffement climatique. Peut-être que les hommes ont trop chassé et induit l’extinction de l’espèce mais la vie de l’homme est aussi bouleversée par la perte de ses traditions.

Au bout de leur quête, Roman et Kyym trouvent une défense de mammouth ; cette scène introduit une seconde partie du documentaire qui suit Semyon Grigoryev, un scientifique passionné par les vestiges du passé, et plus particulièrement par les os de mammouth. Il nous emmène dans la région du cratère de Batagaika, toujours dans la république de Sakha (l’autre nom de la Yakoutie). La terre s’est ouverte suite à une érosion intense et à la fonte du permafrost, créant un paysage ravagé et sombre, aux failles gigantesques, révélant peu à peu des cadavres de rhinocéros, de chevaux préhistoriques et de mammouths. Semyon poursuit sa propre quête, celle de trouver des tissus vivants de ces gigantesques animaux.

Liesbeth De Ceulaer a filmé deux paysages très différents : les étendues sans fin de la toundra où ne pousse qu’une végétation au ras du sol, laissant un horizon infini et donnant une impression de bout du monde, entrecoupée de fleuves et rivières, et de plans d’eau apparaissant avec la fonte des neiges. Les couleurs sont déjà automnales pendant le court été, des jaunes, des ocres, des rouges, des bruns, et parfois une touche de vert. Plus au sud domine la toundra, un paysage sauvage parsemé d’arbres, au relief modelé par l’érosion et les mouvements de terrain. Ces forêts sont tout aussi inhospitalières et isolées du monde. De Ceulaer a le don pour filmer la nature, et ce n’est pas son premier essai : elle avait proposé un premier documentaire en 2013 autour des séquoias géants des Etats-Unis, Behind the Redwood Curtain.

Les personnages que suit la réalisatrice, Roman, Kyym et Semyon, racontent leur histoire et leurs traditions sans beaucoup parler. La caméra les suit dans leurs actions quotidiennes. Celles-ci sont remises en scène, mais ne sonnent jamais faux. Les plans sont étudiés pour que la lumière vienne du bon côté, pour qu’il y ait un avant-plan et un arrière-plan, l’un des deux étant souvent flou, donnant un côté très cinématographique aux images. Ce n’est pas un documentaire brut, Liesbeth De Ceulaer parle elle-même d’un docu-fiction, surtout dans la dernière partie qui devient particulièrement onirique, touchant même légèrement au fantastique et à la science-fiction.

Cette impression de fiction est également soutenue par un travail très élaboré de sound design. Le spectateur est complètement immergé dans les images grâce au travail de field recording et de soundscape réalisé par Kwinten Van Laethem. On entend les gouttes d’eau qui tombent, les craquements de la terre qui s’effondre, les moustiques qui vibrent dans les oreilles comme si on était sur place. Il n’y a pas de musique, à part ce chant traditionnel interprété par un habitant de la région, dans une voiture, se rattachant aux coutumes du chamanisme et du culte des esprits de la nature.

Liesbeth De Ceulaer voulait parler du réchauffement climatique, de l’extermination des espèces, et elle a tout à fait atteint son objectif. Elle n’est pas aussi didactique et directe que d’autres films ou documentaires mais c’est justement une des grandes qualités du film. Elle nous montre un paysage qui change, dans une région reculée du globe, mais elle n’impose pas un discours revendicateur. Il apparaît par petites touches et le spectateur est emporté par le monde qu’elle montre, entre nostalgie des traditions qui disparaissent et une certaine angoisse par rapport aux avancées de la science, tout en restant dans des ambiances rêveuses et oniriques.


(1) « Holgut » signifie « mammouth » en youkaghir, une langue quasi éteinte et considérée comme un isolat, parlée par le peuple du même nom vivant dans le bassin de la rivière Kolyma, au nord-est de l’Extrême-Orient sibérien. Pour plus d’informations sur traditions musicales des peuples de cette région, voir cet article sur mondorama.


Holgut, un film de Liesbeth De Ceulaer

Belgique – 2021 – 1h13

Un film réalisé avec le soutien du VAF (Vlaams Audiovisueel Fonds) et de la Fédération Wallonie-Bruxelles.


Texte : Anne-Sophie De Sutter

Crédits photos : Liesbeth De Ceulaer


Agenda des projections :

Holgut affiche

Sortie en Belgique le 6 octobre 2021, distribution : Dalton

Bruxelles, Aventure