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Critique

Hedy Lamarr, portrait de l’actrice en scientifique

Hedy Lamarr  en 1940 - bannière
Visage d’Extase (1933), premier orgasme de cinéma, plus tard vedette à Hollywood, Hedy Lamarr fut également ou, devrait-on dire, avant tout, une autodidacte fascinée par la technologie. Un documentaire retrace le parcours de cette personnalité atypique qui, avec le musicien George Antheil, inventa un système sécurisé de télécommunication précurseur du GPS et du wifi.

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Ceux qui voient grand peuvent être anéantis par les esprits les plus mesquins. Voyez grand malgré tout. Ce que vous mettez des années à construire peut être détruit en un instant. Construisez malgré tout. Donnez au monde le meilleur de vous-mêmes et vous risquez d’y laisser des plumes. Donnez au monde le meilleur de vous-mêmes malgré tout. — Hedy Lamarr

Une question que pourrait légitimement se poser toute personne un tant soit peu concernée par les enjeux liés au genre, mais aussi par le cinéma ou par la technologie, c’est : quelle histoire nous raconte-t-on au juste ? L’histoire d’une victime de la beauté ? D’une sexualité un peu trop en avance sur son époque ? Celle d’une intelligence peu commune ? Belle, intelligente, sexuelle, oui, mais pourquoi victime ? Sous l’angle de la déploration, le documentaire d’Alexandra Dean montre que l’hagiographie manque de nuances et surtout de couleurs. C’est un fait que les intervenants, pourtant convoqués en grand nombre, s’accordent admirablement dans leurs propos. Enfants, proches, journalistes, cinéastes : il n’est pas jusqu’à la jeune informaticienne employée chez Google qui ne soit venue joindre sa parole au concert de témoignages visant à remodeler l’icône de strass en icône de science. Or, faut-il à tout prix que l’une chasse l’autre ? Dans ce concert de louanges effarées, l’ironie veut que la seule voix discordante soit celle de Hedy Lamarr en personne. À la faveur d’un vieil enregistrement retrouvé par hasard dans un coin de bureau (toujours efficace, le coup des lost tapes), cette dame nous fait l’honneur, quelque temps avant sa mort, de sortir de son silence pour quelques confidences railleuses et désabusées. À prendre, comme tout le reste, avec les pincettes qui s’imposent.

N’importe quelle femme peut avoir l’air glamour, il suffit de rester immobile et de prendre l’air idiot. — Hedy Lamarr

On cède la parole à l’intéressée, mais surtout, on la voit, beaucoup. Voilà qui n’est pas un moindre paradoxe s’agissant d’un projet axé sur la critique de l'image." Photos de studio, archives privées, extraits de film, ce qui s’exhibe à l’écran n’est jamais qu’un visage. Prétendument le plus beau du monde. Un masque aux dires de sa propriétaire qui, la première, n’eût de cesse de s’offusquer de l’attention exclusive accordée à son physique. Sauf que, une attention, ça se demande ou ça se prend, et dans tous les cas ça se construit.

La nudité est un costume dont il est difficile de s’extraire.

Hedwig Eva Maria Kiesler naît à Vienne, fin de l’année 1914, d'un couple de parents juifs convertis au catholicisme. Le père est banquier, la mère pianiste. Sa carrière démarre assez tôt et dès l’âge de seize ans, la jeune fille pose dévêtue, et joue dans des films. Trois ans plus tard, en 1933, elle apparaît dans Extase, de Gustav Machaty. Nue, éclaboussée de soleil, c’est un corps libre qui court à travers champs, se baigne dans un lac, fait l’amour. Remarquablement filmée en caméra subjective, la prestation fait date dans l’histoire du septième art. Qu’il s’agisse du premier orgasme simulé ou de la première occurrence de nudité dans un film non-pornographique, pour Iris Brey, théoricienne en France du Regard féminin, la séquence illustre, bien avant que les théories féministes ne s’intéressent à cette question, comment la caméra, au lieu d’exposer le plaisir, peut le laisser affleurer, sensuellement, d’une composition déhiérarchisée où les regards se rejoignent et les gestes se répondent. Ce spectacle de la liberté, les instances de censure rivées à leur cahier des charges ne l’oublieront pas de sitôt. Mais le scandale n’est pas toujours une mauvaise chose, et celui-ci a l’avantage de propulser sur le devant de la scène une actrice que ses joues d’enfants et ses rondeurs sans apprêts ne distinguent pas tant que cela de n’importe laquelle de ses contemporaines ambitieuses.

Qu’est-ce qu’une star sinon l’image qui résulte d’une compréhension et d’une appropriation réussie d’un modèle désirable ? Après un bref et non moins retentissant mariage avec un fabricant d’armes qui, bien que juif, compte Hitler et Mussolini parmi ses clients, la jeune femme débarque à New York, non sans avoir, en chemin, changé de nom et conclu un juteux contrat avec un célèbre impresario. Pendant la traversée, Hedwig Kiesler se rhabille, s’affine, renonce à sa judéité et devient Hedy Lamarr. Lamarr, miroir de la mer, adieu aux origines.

Belle comme une image

Blanche Neige, Cat woman, cheveux noirs, raie au milieu, sourcils redessinés, taille de guêpe : il existe un style Hedy Lamarr comme il existe un style Dietrich ou un style Garbo. Mais du fait de son passé sulfureux ou, plus vraisemblablement, d’une faille dans ses prétentions d’actrice, la carrière de la star n’atteint pas la hauteur de sa sophistication, malgré une présence remarquée dans quelques grosses productions des années 1950 et sous l’œil de King Vidor, Jack Conway, Victor Fleming, Jacques Tourneur, Marc Allégret, Cecil B. DeMille ou Clarence Brown. Toutefois, comme l’exige un système qui, à l’époque, donne pleins pouvoirs aux grands studios, la jeune femme travaille sans relâche, six jours sur sept, sur des temps très longs. Pour tenir le rythme, la consommation de drogues est fortement encouragée. Un médecin célèbre surnommé Doc Hollywood prescrit à tout ce beau monde un régime alterné d’amphétamines et de somnifères. Les compléments médicamenteux font ainsi leur entrée dans la vie de l’actrice qui ne se défera jamais d’une assuétude, d’un côté si flatteuse pour les apparences, et de l’autre irrémédiablement destructrice au niveau psychique.

Au fil du temps, des mariages, des grossesses, des divorces, des déconvenues professionnelles et privées, l’image se dégrade inexorablement, malgré tous les soins qu’on lui prodigue : éclairages, maquillages, chirurgie. Des dernières années, on entrevoit la silhouette d’une recluse, port aristocratique et minceur surhumaine, robes qui scintillent. De près, c’est une autre personne qui apparaît soudain. Ruinée dit-on, abandonnée de tous, acariâtre, à demi-folle, elle est devenue la risée des médias. La chevelure a perdu de sa superbe tandis que, signe accablant de disgrâce, le visage est rendu méconnaissable par une bouche recousue de travers, conséquence d’une opération ratée. Celle qui se faisait une fierté de guider la main du chirurgien n’a pas su retenir la sienne à temps.


Edison, n’avait pas, lui non plus, de diplôme d’ingénieur

Les photos défilent sur l’écran, c’est l’album glamoureux d’une femme belle et mortelle, et pendant ce temps le film vous dit : Hedy Lamarr, ce n’était pas du tout cela. Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir conçu un documentaire sonore ? En vrai, nous explique-t-on, l’actrice aimait se réfugier dans son bureau-laboratoire, lieu dont sont ressorties les hypothèses les plus ingénieuses, du Coca-Cola en pastilles par exemple, ou un dispositif pour améliorer les performances des avions. L’invention qui lui vaut désormais la reconnaissance du monde de la tech est un système sécurisé de communication applicable aux torpilles radio-guidées basé sur un principe de saut de fréquence. Impatiente d’apporter sa contribution à l’effort de guerre, la jeune femme (27 ans en 1941) se souvient d’un appareil révolutionnaire découvert quelques années plus tôt, la « Philco Mystery Control » (1939), une télécommande sans fil ressemblant à un téléphone, et adaptée aux postes de radio. Le musicien George Antheil lui offre une assistance technique. Autodidacte et bricoleur, le compositeur français installé à Hollywood a déjà eu recours, dans ses expérimentations sonores, à de semblables systèmes de contrôle automatique. Ensemble ils déposent le brevet d'un système de codage des transmissions appelé étalement de spectre. Malgré l’intérêt évident que représente une technologie de cet ordre pour les télécommunications, l’armée refuse de s’y intéresser préférant renvoyer l’actrice à ses compétences de pin-up au profit des levées de fonds qui ont lieu dans tout le pays. Vingt ans plus tard, moyennant quelques améliorations, le procédé sera introduit par la Défense durant la crise des missiles de Cuba. Aujourd’hui, c’est le secteur des télécommunications dans sa totalité qui doit se reconnaître une dette vis-à-vis du couple Lamarr-Antheil pour une trouvaille qui a anticipé le GPS, le wifi, le bluetooth et tout ce qui relève des échanges sécurisés.


Qui trop embrasse, étreint juste bien

Désormais, plus personne ne met en doute le fait que Hedy Lamarr ait été une inventrice de génie, devenue pour cette raison une icône des féministes. Ce qui est gênant, c’est ce révisionnisme biographique qui prétend que son apparence physique lui fut un obstacle. Vraiment ? Est-ce à dire que ses contemporaines, Hannah Arendt, Simone de Beauvoir, Anaïs Nin, Lou Andreas-Salomé pour ne citer que quelques noms glorieux d’intellectuelles ayant œuvré au XXème siècle, Marie Curie bien entendu, ainsi que, dans les sphères du septième art, Maya Deren, Alice Guy ou Ida Lupino – ne furent pas, elles aussi, de très belles femmes, plastiquement parlant ? Certes, contrairement à Hedy Lamarr, celles-ci ne consacrèrent pas leur énergie à se conformer à un modèle physique, n’ayant pas non plus un intérêt à concourir au titre de « plus belle femme du monde ». Aussi, plutôt que d’incriminer les conséquences d’une beauté excessive, ne ferait-on pas mieux de pointer un éventuel excès… de conformisme ? Le désir d’à tout prix en être au point de se rendre l’esclave du paraître ? De fait, c’est peu de dire que jusque dans sa décision de s’engager dans la production de ses propres films, Hedy Lamarr n’a jamais tenté de s’extraire des canons esthétiques et des normes de son milieu.

Et quand bien même, le discours qui vise à condamner une mise en scène de soi, un effort d’intégration ou une affirmation de sa sexualité comme ne relevant pas de décisions éclairées compatibles ou comparables à celles dont la mise en œuvre affiche une finalité intellectuelle, ce discours renvoie à un jugement trahissant une posture plus proche du puritanisme que du féminisme. Il est dommage qu’Alexandra Dean, réalisatrice du documentaire, ou Susan Sarandon, productrice connue pour ses prises de position féministes, aient l’une comme l’autre omis de saluer en la persona d’Hedy Lamarr ce que sa voix, fière et goguenarde, martèle tout au long du film : dans une vie d’aventures, d’expériences multiples et diverses, d’inventions et de réinvention, d’aspirations contradictoires et complémentaires, il n’y a vraiment rien à regretter.

Catherine De Poortere