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Des révoltes qui font date #56

1964 // Intensification de la guerre du Vietnam et réaction en chanson par Phil Ochs

Phil Ochs
L’ARVN décharge de l’approvisionnement d’un hélicoptère des Marines américains, 1964
Au début des années 1960, les Américains s’intéressaient très peu à ce qui se passait au bout du monde, en Asie. L’artiste folk Phil Ochs est le premier à se pencher sur la guerre du Vietnam et il compose en 1964 la chanson de protestation « Talking Vietnam Blues ».

Sommaire

« Sailing over to Vietnam »

En 1962, la guerre du Vietnam n’avait pas encore inspiré de chanson. Le premier musicien à s’y intéresser est Phil Ochs. Il faisait partie d’une petite minorité d’Américains qui comprenait ce que son pays comptait faire au Vietnam : placer à la tête du pays un despote corrompu (Ngo Dinh Diem) pour contrer les espoirs de réunification du Nord et pour éviter que tous les pays d’Asie ne basculent dans le communisme. En octobre de cette année, alors que la présence américaine au Vietnam était encore limitée à une dizaine de milliers de conseillers militaires, Ochs publie le texte « Viet Nam » dans Broadside, le magazine folk récemment lancé par Agnes « Sis » Cunningham et son époux Gordon Friesen et qui prendrait une place très importante dans la diffusion de cette musique pendant toute la décennie.

« Said you're fighting to keep Vietnam free »

Revenons quelques années en arrière. En juillet 1954, la France quitte le nord du Vietnam et signe les accords de Genève, instaurant une partition du pays de part et d’autre du 17e parallèle nord, suite à la défaite de ses troupes lors de la bataille de Dien Bien Phu en mai. Ngo Dinh Diem est nommé comme chef de gouvernement dans la partie sud par les Français, sous la pression des Américains. Les élections libres prévues pour juillet 1956 par les accords de Genève ont eu lieu mais elles ont été largement truquées et Diem devient président de la République du Sud Vietnam. Cette même année, les États-Unis mettent en place une mission militaire à Saigon, la capitale du Sud. Elle est chargée d’organiser et d’entraîner l’armée locale (l’ARVN) et se développe au cours des années suivantes. Partout dans le pays éclatent des troubles, sous l’impulsion du Nord, et des indépendantistes et nationalistes du Sud prennent le maquis suite au pouvoir de plus en plus despotique du président.

En janvier 1961, le président Kennedy prend ses fonctions et confirme la politique interventionniste américaine au Vietnam, augmentant le nombre de conseillers militaires et l’acheminement de matériel. Le 11 décembre 1961, l’armée américaine participe pour la première fois aux combats pour aider l’armée sud-vietnamienne dans leur lutte contre la guérilla communiste. Suite à la bataille d’Ap Bac en janvier 1963, les États-Unis connaissent leurs premières pertes humaines – trois conseillers américains encadrant l’ARVN sont tués. Le président Diem devient de plus en plus impopulaire et divers mouvements de protestation ont lieu. L’immolation par le feu d’un moine bouddhiste au mois de juin marque les esprits. Le 1er novembre a lieu un cout d’État, autorisé par les Américains, et Diem est renversé puis tué. Il est remplacé par des dirigeants encore moins compétents et toujours très corrompus.

« But it's worth it all, don't you see ? »

Peu après, le 22 novembre 1963, le président Kennedy est assassiné, à un moment où il tentait d’élaborer un plan de retrait des troupes. Son successeur Lyndon B. Johnson annule ce retrait et, au contraire, commence à augmenter le nombre de soldats américains sur place. La guerre prend une nouvelle dimension, avec, au départ, uniquement des bombardements aériens (en mai) de la piste Hô Chi Minh au Laos (elle permettait le transfert des troupes nord-vietnamiennes vers le sud). En août 1964, Johnson prend le prétexte d’une escarmouche navale dans le golfe du Tonkin pour affermir sa position et suivre une ligne bien plus ferme. C’est à ce moment-là qu’il ordonne les bombardements des installations côtières du nord du pays. Début 1965, les États-Unis s’engagent dans une guerre terrestre et des premiers mouvements de protestation anti-guerre voient de suite le jour.

« To fight for the wrong government and the American Way »

En avril 1964, peu avant les premières interventions militaires américaines, Phil Ochs (1940-76) sort l’album All the News That’s Fit to Sing, contenant la chanson « Talking Vietnam Blues ». Né dans une famille juive non-pratiquante de classe moyenne, Ochs a vécu dans différentes régions des États-Unis. Pendant son adolescence, il a appris la clarinette et jouait dans un ensemble classique mais il s’intéressait également à la pop et au rock. À l’université de Ohio State, il étudie le journalisme et développe un intérêt dans les affaires politiques. Un ami, Jim Glover (qui deviendra chanteur et activiste), lui fait découvrir le monde du folk et lui fait écouter Pete Seeger, Woody Guthrie et les Weavers. Il lui apprend aussi à jouer la guitare.

En 1962, Ochs quitte l’université de Ohio State sans avoir terminé ses études et arrive à New York pour faire carrière dans le milieu de la musique folk. Il joue dans de nombreux petits clubs de Greenwich Village et partage dans ses textes son avis sur les événements de l’époque, les droits civiques, les luttes ouvrières, la guerre… Il enchante son public avec son humour sardonique mais aussi son humanisme et son regard très acéré sur l’actualité. Il est invité en 1963 au Newport Folk Festival où il se produit aux côtés de Bob Dylan, Peter, Paul and Mary, Tom Paxton, Joan Baez, parmi d’autres. Il est à nouveau invité au festival en 1964 où il interprète d’ailleurs « Talking Vietnam Blues ».

Ce morceau prend comme modèle les « talking blues », un style de blues où les paroles sont moins chantées que déclamées, un style mis en avant dans le folk par Woody Guthrie qui rajoute l’élément de la satire sociale. Les artistes des années 1960, de Tom Paxton à Bob Dylan, s’en emparent pour mieux mettre en valeur leurs textes. Dans la version live à Newport, Ochs fait référence à ce style et dédicace la chanson à « Johnson et tous les libéraux ». Le public réagit avec enthousiasme, donnant à cette version une énergie toute particulière.

« Yes we burned out the jungles far and wide »

Dès le début du texte, il relie les deux grands problèmes du moment : les droits civiques – avec la référence à Birmingham (Alabama) – et la guerre du Vietnam. Plus loin, il cite le président Diem soutenu par les États-Unis. Dans la version interprétée à Newport, il parle de son fantôme, Diem ayant été renversé et assassiné depuis. Il évoque le catholicisme du président corrompu, religion qu’il favorisait dans un pays majoritairement bouddhiste. Il fait aussi référence à Madame Nhu, la belle-sœur de Diem, fervente adepte de la controverse avec ses déclarations fracassantes et ayant eu une influence énorme sur le chef d’État. Quant à Syngman Rhee, il a été le premier président de la Corée du Sud, entre 1948 et 1960 – un président de droite, autoritaire et soutenu par les États-Unis.

Phil Ochs donne également une image du futur de la guerre, décrivant les soldats qui brûlaient les villages et la jungle pour s’assurer que les « singes rouges » n’auraient plus d’endroits où se cacher. C’est un texte sombre et critique, attaquant la politique du gouvernement américain et son soutien à des régimes peu recommandables et corrompus, et ceci à une période où l’opinion publique ne s’intéressait pas à la question. Il faudra attendre 1968 et l’intensification de la guerre pour qu’une partie des Américains ne change de position et réclame un arrêt des hostilités. Phil Ochs avait six ans d’avance dans sa protestation.

Talking Vietnam Blues

Sailing over to Vietnam
Southeast Asian Birmingham
Well training is the word we use
Nice word to have in case we lose
Training a million Vietnamese
To fight for the wrong government and the American Way

Well they put me in a barracks house
Just across the way from Laos
They said you're pretty safe when the troops deploy
But don't turn your back on your house boy
When they ring the gong, watch out for the Viet-Cong

Well the sergeant said it's time to train
So I climbed aboard my helicopter plane
We flew above the battle ground
A sniper tried to shoot us down
He must have forgotten, we're only trainees
Them Commies never fight fair

Friends the very next day we trained some more
We burned some villages down to the floor
Yes we burned out the jungles far and wide
Made sure those red apes had no place left to hide
Threw all the people in relocation camps
Under lock and key, made damn sure they're free

Well I walked through the jungle and around the bend
Who should I meet but President Diem
Said you're fighting to keep Vietnam free
For good old de-em-moc-ra-cy (Diem-ocracy)
That means rule by one family
And 15,000 American troops, give or take a few
Thousand
American
Troops

He said, "I was a fine old Christian man
Ruling this backward Buddhist land
Well it ain't much but what the heck
It sure beats hell out of Chiang Kai-shek
I'm the power elite. Me and the 7th fleet."

He said, "Meet my sister, Madam Nhu
The sweetheart of Dien Bien Phu"
He said, "Meet my brothers, meet my aunts
With the government that doesn't take a chance
Families that slay together, stay together."

Said, "If you want to stay you'll have to pay
Over a million dollars a day
But it's worth it all, don't you see?
If you loose the country you'll still have me
Me and Syngman Rhee, Chiang Kai-shek, Madam Nhu
Like I said on Meet the Press
'I regret that I have but one country to give for my life.'

Well now old Dien is gone and dead
All the new leaders are anti-Red
Yes they're pro-American, freedom sensations
Against Red China, the United Nations
Now all the news commentators and the CIA
Are saying, "Thank God for coincidence."

« Well I walked through the jungle and around the bend »

Les premiers albums de Phil Ochs sont simplement accompagnés à la guitare acoustique, mais pendant la seconde moitié des années 1960, l’artiste s’inspire du rock et s’essaie même à des orchestrations qui pourraient être qualifiées de « folk baroque ». Le son s’est complexifié mais les textes sont toujours (en partie) contestataires. Il organise également deux des nombreuses manifestations anti-guerre du Vietnam en 1967, l’une à Los Angeles en juin, l’autre à New York en novembre, et compose pour l’occasion des morceaux comme « The War Is Over » et « White Boots Marching In a Yellow Land ». Il sort désillusionné de l’année 1968, après l’assassinat de Martin Luther King, les émeutes de Chicago et l’élection de Richard Nixon. Il se rend compte qu’il n’atteint pas le large public des Américains moyens avec ses chansons folk contestataires. Son nouvel album, Greatest Hits (qui comprend en fait de nouvelles compositions) est un mélange de country et de rock’n’roll et il espère ainsi être écouté par plus de gens. Il s’est toujours comparé à Bob Dylan mais n’a jamais eu son succès. Dès les années 1970, il souffre de troubles mentaux – de paranoïa notamment – et sombre dans l’alcoolisme. Il se suicide en 1976 à l’âge de 35 ans.


Texte : Anne-Sophie De Sutter

Image de gauche : L’ARVN décharge de l’approvisionnement d’un hélicoptère des Marines américains, 1964 (domaine public)

image à droite : Phil Ochs (pochette de disque)

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