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Critique

« Goliath », un film de Frédéric Tellier

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écologie, Europe, justice, agriculture, pesticides, agriculture biologique, thriller, Goliath

publié le par Yannick Hustache

Une agricultrice activiste en lutte contre les pesticides, un brillant lobbyiste bientôt papa, qui défend son principal client, l’industrie agrochimique et un avocat bourru et esseulé qui plaide l’affaire de sa vie. Trois trajectoires amenées à se croiser dans ce qui pourrait être un scandale sanitaire d’ampleur européenne.

Sommaire

Circulez ! Rien à voir !

Un tribunal, quelque part en France, maître Patrick, spécialisé en droit de l’environnement, tente de faire reconnaître la responsabilité directe de la Tétrazine, pesticide et produit phare du géant Phytosanis, un poids lourd de l’industrie agrochimique mondiale dans le cancer (et le décès) d’une agricultrice française. Il échoue, au grand dam de France, compagne de la précédente, qui jongle avec deux jobs (Emmanuelle Bercot, qui peut décidément tout jouer !) pour nouer les deux bouts, et n’en peut plus des piètres avancées de la coopérative d’agriculteurs locaux dans leur lutte anti-épandages, minoritaires dans une profession désertée et mise sous rude pression concurrentielle.

Dans le même temps, tant face aux responsables de l’État français qu’au-devant des instances européennes, Mathias (Pierre Niney), flanqué de Zef (Yannick Renier) son assistant qui le suit comme son ombre, fait mouche avec brio dans son travail de lobbying dans la défense des intérêts de Phytosanis et de la Tétrazine. Une éloquence innée traduite en arguments et slogans d’une simplicité rassurante et d’une apparente évidence logique qui désarçonnent en quelques secondes les argumentaires écologiques et complexes qui lui sont opposés et rebondissent, tels des boomerangs meurtriers pour ses adversaires et dans la sphère médiatique et les débats politiques (la Tétrazine, c'est moins pire que les bonbons ).

Alors que l’autorisation de prolongation de l’utilisation de la Tétrazine semble acquise au niveau français et européen, une agricultrice française se donne la mort par immolation devant le siège de la compagnie.

Patrick (et les autres) contre Goliath.

Inspiré de faits réels, Goliath, dès son titre, annonce le récit d’une lutte terriblement inégales entre des individus, associations, coopératives, éparpillés dans plusieurs pays, et aux attentes parfois diverses d'une part, et d'autre part, un acteur économique de poids international qui entend continuer, et en se donnant les moyens conséquents pour le faire, à donner le « la » de la politique agricole de l’Union européenne, et sans que la question ne soit jamais en passe de devenir un enjeu de santé publique.

"vous et moi partageons le même souci d’une alimentation de qualité pour tous » — Mathias (Pierre Niney)

À la tête d’un cabinet d’avocats parisien au bord du dépôt de bilan et bientôt quitté par son assistante Patrick (un Gilles Lellouche épaissi et négligé) est une tête de lard à peine dégrossie dont on devine les multiples casseroles tant professionnelles que privées du passé, ainsi qu’un goût immodéré pour l’alcool. Mais dont l’obstination à poursuivre la lutte en solo est démultipliée après une rencontre inopinée avec Mathias et son équipe de travail en territoire juridique théoriquement neutre qui essaient de l’éliminer en douce ou de l’acheter par de vagues promesses de promotion au sein d’un cabinet réputé. Car le brillant lobbyiste fait montre d’un modus operandi des plus huilé qui passe d’abord par le témoignage d’une reconnaissance factice, voire d’une admiration feinte face à un « adversaire » non présenté comme tel (« vous et moi partageons le même souci d’une alimentation de qualité pour tous », dixit Mathias). Avant de glisser, dès les premières résistances de la partie adverse à des menaces à peine voilées, reposant sur une série d’informations à caractère confidentiel savamment sélectionnées (« votre cabinet traverse de sérieuses difficultés financières », le même), au milieu d’une rhétorique argumentaire relativiste, étayée d’expertises scientifiques présentées comme « solides », mais dont la complexité intrinsèque se réduit à quelques images/slogans compréhensibles par tout un chacun. (« la Tétrazine n’est pas plus nocive pour l’humain que les bonbons que l’on donne les enfants » …). Et même s’il est le principal porte-parole des intérêts industriels, Mathias s’entoure toujours lors de ses réunions, d’une équipe de « collaborateurs », en nombre largement supérieur à leurs opposants, solo ou, au mieux en binôme, ce qui pèse immanquablement dans les débats.

Élégant, séducteur, bretteur verbal redoutable sans jamais donner le change d’une quelconque suffisance de façade, Mathias est un adversaire résolument implacable, mais aussi un futur papa attentionné qui joue également de son influence et de ses moyens pour séduire les siens et les couvrir de bienfaits. Sa posture « morale » est froide, tranchée et marquée d’une inconciliable césure entre l’homme et le lobbyiste. Il s’en défend face à un Zef de plus en plus en proie au doute et du bien-fondé éthique de leur job.

Luttes (?) finales (?)

Le combat judiciaire de Patrick et des associations contre Phytosanis devient bientôt pour lui une sorte de traversée de l’enfer. Des infos d’ordre privée ou de simples rumeurs fuitent sur les réseaux sociaux, Audrey, son assistante (la toujours trop rare Marie Gillain) est tabassée en pleine rue, la nuits, et les parents de l’agricultrice décédée (le cœur du dossier) préfèrent un accommodement financier définitif avec la multinationale, plutôt que de poursuivre une action qui s'annonce longue au résultat incertain. Enfin, des chercheurs de renommée internationale interviennent dans le débat public en faveur de la Tétrazine, aux côté des représentants d’une agriculture traditionnelle et des pouvoirs politiques trop timorés pour s'engager dans une véritable révolution verte. D'autres scientifiques esseulés ou tenus au secret, mesurent leur impuissance.

Mais une panoplie d'acteurs nouveaux interviennent dans ce jeu international à sommes multiples. Une association de lutte écologique radicale s’invite sans crier gare dans un palace et filme en direct un chercheur « indépendant » qui dine en compagnie des les lobbyistes (et piègent ainsi un Mathias, pour la première fois hors contrôle) de Phytosanis et de la Tétrazine dont il vient, sur antenne, d’affirmer avec force l’innocuité. Sans oublier une mobilisation internationale et écologique capable d’organiser partout de grands rassemblements là où les décisions se prennent (ici à Bruxelles ou Paris).

C’est le pot de terre contre le pot de fer mais où la décision finale, n’est jamais courue d’avance, et le destin, heureusement tributaire d’un ultime coup de pouce…

Sorte de thriller écologique et social Goliath ne perd jamais le spectateur dans le complexe dédale des enjeux et acteurs à l’échelle d’un continent autour d’un enjeu de société majeur. Sans simplification ni manichéisme (les agriculteurs pro-Tétrazine, les hésitants, ceux qui changent d’avis ne sont pas caricaturés/jugés à l’écran), le film parvient à construire un récit cohérent et lisible à partir des lignes de fuite de destinées individuelles éparpillées qui ne se rejoignent que « fortuitement ».

Mais dans sa facture filmique, il semble parfois multiplier les dispositifs/registres et accumuler les manières de filmer si variées (les scènes de manifestation sont impressionnantes, celles filmées à la campagne qui courent trop après un rendu poétique, nettement moins) qu’il en déforce parfois le propos ou en brise le rythme. Ce Goliath semble par ailleurs comme manquer de souffle et de foulées longues, tétanisé face à son sujet. Dans une veine écologico-politique proche, le Dark Waters de Todd Haynes sorti il y a trois ans filait autrement les jetons.

Goliath, de Frédéric Tellier,

France, 2022 - 2h02

Texte : Yannick Hustache

Crédits photos : Caroline Dubois / Single Man/ O'Brother Distribution

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Agenda des projections:

Sortie en Belgique le 9 mars 2022, distribution O'Brother, https://www.theprfactory.com/