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Critique

« Gagarine », un film de Fanny Liatard & Jérémy Trouilh

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Un conte spatial de banlieue

Sommaire

« Rien ne nous arrêtera. La route vers les étoiles est raide et dangereuse. Mais nous n'avons pas peur... Les vols spatiaux ne peuvent pas être arrêtés. » — Youri Gagarine

La Cité de l’avenir

Jeune grand garçon débrouillard qui a toujours vécu à Gagarine, un grand immeuble presque insalubre de la grande banlieue parisienne qui accuse son âge et sa vétusté, Youri tire son inépuisable énergie positive de son attrait pour la conquête spatiale en mode (feu) U.R.S.S. Tenace, ce jeune Français d’origine africaine veut devenir astronaute, ou plutôt cosmonaute, comme on appelait alors les premiers hommes de l’espace issus du camp soviétique !

Bâtie en 1962, la cité Gagarine, du nom du cosmonaute soviétique qui, en 1961, effectua le premier vol habité de l’histoire et fit lui-même un court acte de présence lors de l’inauguration du quartier H.L.M., est promise à une démolition prochaine, en ce bel été du début d’années 2000. Et ce, malgré les efforts de Youri et de ses deux amis, son pote Houssam et Diana, une jeune fille rom qui vit dans un campement voisin et qui est loin de le laisser indifférent, pour mener d’eux-mêmes, et à leurs frais, et non sans originalité, quelques réparations de fortune !

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Mais le sort en est jeté et l’immeuble, malgré quelques résistances et actes désespérés, se vide peu à peu de ses très hétéroclites habitants qui semblaient, bon gré mal gré, former une vraie communauté du vivre-ensemble, malgré tout !

L’étoffe du héros

Et alors que tous ou presque sont partis, que l’immeuble est ceinturé de barrières de chantier et que les travaux de démolition commencent, la mère de Youri lui laisse un message pour lui signifier qu’il devra dorénavant compter sans elle, que sa nouvelle situation familiale ne concerne pas ou plus ce grand garçon pas tout à fait homme encore.

Ne sachant où aller, ne pouvant prendre la direction de la voute céleste, Youri se replie, après une stupide dispute avec ses deux amis, dans une zone retirée et scellée de l’immeuble pour vivre pleinement son rêve. Bientôt, fracassant cloisons ici et consolidant des murs là, récupérant tous les matériaux, objets et aliments qui peuvent l’être, c’est au sein d’une véritable réplique de capsule spatiale Soyouz, couplée à des dispositifs astucieux de récupération d’eau de cultures « sans terre » qu’il se replie pour y « vivre » ce qu'il reste de sa vie.

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Mais la saison froide approche, de même que le jour annoncé du dynamitage de l’immeuble où se retrouvent les anciens locataires de Gagarine pour un dernier hommage, Youri semble avoir disparu, ou a rejoint sa mère on ne sait trop où ?

À moins que Youri ne se soit envolé…

Ma cité va décoller !

Dans ce premier film, qui pourrait bien être le premier conte de fée « spatial » de banlieue de l’histoire, flotte une sorte de nostalgie. Mais non pas tant au sujet de ce thème toujours sensible et archi rebattu – et bateau – de la situation difficile des cités. C’est davantage en lien avec ce temps pas si lointain où l’espace et la conquête spatiale semblaient à portée de main et surtout faisaient rêver les foules. Le film commence sur des images noir & blanc d’un avenir de golden ‘60s en train de se réaliser. Youri Gagarine, après son exploit, est accueilli en héros par la foule en liesse d’un complexe H.L.M. sur le point d’être inauguré, et qui va porter son nom.

Quatre décennies plus tard, de ce rêve, on ne trouve plus qu’un garçon, presque trop grand pour ses 16 ans, pour rêver au firmament. Qui plus est, au « cosmos », ce mot devenu presque étrange, témoin ou vestige d’un monde socialiste et soviétique lui aussi disparu.

L’immeuble Gagarine s’effondre de partout, la pauvreté, les familles recomposées sont la norme et les vendeurs de drogues font leur business en bas de l’immeuble, mais on y trouve aussi des groupes qui positivent (ces femmes de tous les âges et origines qui font leurs spots toutes ensemble) et des personnes qui prennent soin de leur prochain (cette mère de famille qui aide son vieux voisin à la mémoire défaillante).

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Youri est de ceux-là, un rêveur, un débrouillard et un résistant. Quelqu’un qui fera tout pour empêcher la destruction de Gagarine, puis conjuguer vivre-ensemble et passion du firmament. Grâce à un ingénieux et simple dispositif bricolé (et gratuit), il permet aux habitants de l’immeuble d’assister au spectacle de l’éclipse de Soleil sans danger pour leurs yeux. Enfin, il transforme la partie de l’immeuble qu’il s’est appropriée en un lieu unique qui conjugue technique de survie et reproduction minutieuse de la vie confinée et solitaire dans une capsule spatiale.

Allo, la Terre ?

Mais la banlieue reste ce qu’elle est. Ici un territoire de l’entre-deux, qui donne tout sauf de l’espoir, entre R.E.R et terrains vagues, ou en attente de reconversion. Pour certains, le changement se révèle fatal et la rédemption impossible (le dealeur nommé Dali, à deux doigts de passer à autre chose mais pour qui la chute est brusque et finale). Pour d’autres, c’est l’expulsion manu militari (le camp tout proche des Roms d’où vient Diana, évacué à la pelleteuse). Et pour presque tous, la relocalisation vers des lieux où l’individualisme et le repli sur soi sont la règle.

Les anciens locataires sont donc tous présents pour dire adieu à Gagarine (l’immeuble), tandis que, à bout de force, Gagarine entend réaliser son unique, ultime et sans retour, départ en direction de la voute céleste.

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Au-delà du béton moche de mauvaise qualité qui s’effrite et du microcosme mondial qui y vit tant bien que mal, c’est le délitement d’un certain vivre-ensemble que le film montre et constate sans nostalgie. D’une fuite en avant vers l’anonymat généralisé dans des espaces indistincts et indifférenciés. Et celle d’un garçon, Youri (magnifique Alséni Bathily), obligé trop tôt de se réfugier et de mettre ses dernières énergies dans le substitut d’un rêve que plus personne ne forme en ce début de millénaire.

Et, questions subsidiaires : l’amitié (ou même l’amour) sur terre, dans pareille situation de détresse solitaire, est-elle préférable à une « sortie » définitive en mode onirique ? Réaliser ses rêves a-t-il encore le même sens en 2021 qu’en 1960 ?

Gagarine – un film de Fanny Liatard & Jérémy Trouilh.

France/Italie - 2020 – 1h37 – VO st. NL


Texte : Yannick Hustache

Photos : Cinéart


Agenda des projections :

Sortie en Belgique le 14 juillet 2021, distribution : Cinéart

En Belgique francophone, le film est programmé dans les salles suivantes :

Bruxelles, Le Stockel

Bruxelles, UGC Toison d'Or

Bruxelles, Le Palace

Rixensart, Ciné Centre

Charleroi, Quai 10

Tournai, Imagix

Liège, Sauvenière

Stavelot, Ciné Versailles

Virton, Ciné Patria

Namur, Cinéma Caméo

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