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Critique

« Flandres » de Bruno Dumont : une approche bressonienne de la société rurale

Bruno Dumont : "Flandres"

France, cinéma, Bruno Dumont, monde rural, paysage, critique de film, psychologie, ruralité, Robert Bresson, Nord de la France

publié le par Jean-Jacques Goffinon

La guerre, la solitude, l’hérédité des bêtes humaines et leurs sentiments muets.

Bruno Dumont ne dessine pas dans Flandres le paysage séduisant et « bonassié » qu’on accorde au nord de la France par sympathie. Il y peint un pays de barbaries animales dans une nature hostile au sol terreux.

Continuant son analyse bressonienne de la société rurale, le cinéaste entreprend la confrontation de ses personnages – masses d’argile au caractère violent et à la parole muselée – à la guerre et à la solitude. Il en résulte une œuvre fascinante sur l’introspection d’êtres que la froideur et l’endurance ont meurtris dès la naissance et que la vie continue d’assassiner… — Jean-Jacques Goffinon

André Demeter est un jeune fermier. D’éducation élémentaire, il s’est construit avec les lois brutales de la nature et des élevages de porcs sous une grisaille de plomb. Barbe, son amie d’enfance, est aussi le produit d’une austérité, flanquée de manques affectifs. Fille de fermiers, sa mère est morte après avoir sombré dans la folie. Tous deux ont l’hérédité de ces bêtes humaines, telles qu’il en est question chez Zola ou Jean Renoir, qui n’ont pas d’autres choix que de revivre l’inertie de leurs aïeux. Dans la vacuité de leur quotidien humide et âpre, les corps de ces Rougon-Macquart de cambrousse sont sans lendemain, assujettis à des pulsions sexuelles sans sensualité, assouvies à la volée dans la boue et les fourrés. Mais voilà, Demeter va devoir partir à la guerre. Barde, bien que dotée de la souplesse d’écarter les jambes avec le premier venu, se voit condamnée à la solitude dans cet univers asthénique.

Dumont dessine la ruralité dans ce qu’elle a de plus cru : les portes d’écuries érodées, le purin qui s’écoule dans la cour, l’hiver glacial et ces hommes animaux qui, la tête engoncée, ne s’expriment pas ou peu, inaudibles souvent.

Pourtant, le cinéaste ne manque pas d’empathie pour ses personnages, aussi rustres soient-ils. C’est dans l’espace vide, créé par les mots qui leur manquent, que le cinéaste nous fait comprendre ce que ces derniers sont incapables de se dire et c’est en ça qu’il nous touchent. Ils ont la gorge étranglée. Leurs verbes sont ligotés de désirs, incapables de se dévoiler. — J. J. G.

Filmé comme le temps morne qui s’écoule, passant de longs plans panoramiques à des plans rapprochés toujours aussi statiques, l’observation sociale du cinéaste se balance entre le documentaire et une forme épurée de surréalisme. Un effet hypnotique qui, lorsqu’il est décliné par la suite avec Demeter face aux affres de la guerre au Moyen-Orient ou avec l’aliénation et les angoisses solitaires d’une Barde colloquée, devient contraste : une mise à nu réaliste et fracassante de toutes les violences de la race humaine, introspectives ou extraverties. Deux aspects qui se conjuguent jusqu’à la fracture. Inexorable. Demeter ne reviendra pas indemne de son voyage au pays de l’inénarrable barbarie injustifiable. Barde a connu dans sa chair les souffrances indélébiles de l’âme. Entre eux, demain sera-t-il possible ?

Presque allégorique, empirique sur la longueur, Flandres est un questionnaire édifiant, esthétique et pluriel, portant aussi bien sur les schémas ancrés de nos diathèses affectives que sur la nature propre de l’humanité. Ces bêtes à vivre sont condamnées par hérédité à des sons sanglés, forcées d’aller jusqu’au bout de la souffrance pour y rencontrer un mot, une phrase, leur salut. Le trouveront-ils ? Ça, c’est à vous de voir…

Flandres a reçu le grand prix du jury au festival de Cannes 2006.

Jean-Jacques Goffinon

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