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Critique

Espaces intercalaires (Damien Faure) : une ville dans ses moindres recoins

Damien Faure - Espaces intercalaires 3
Dans une ville où chaque mètre carré de terrain vaut une véritable fortune, le concept d’espace perdu est une aberration. La réponse des tokyoïtes à cette problématique de place a donné lieu à des innovations architecturales quelquefois paradoxales.


Les clichés qui accompagnent la vision occidentale du Japon parlent généralement de surpopulation, d’appartements minuscules, et citent souvent, à tort, l’exemple des célèbres hôtels capsules, qui ne sont pas réellement des hôtels, mais une sorte de dortoirs de secours. La question de la taille des logements, elle, est toutefois bien réelle, même si elle ne fait que rapprocher Tokyo de Paris ou de Londres dans le classement des habitations exigües et hors de prix.

Ce qui frappe par contre le visiteur est l’obsession des habitants de la ville de tirer profit du moindre recoin utilisable. Il n’est ainsi pas rare de trouver des locaux commerciaux ou des pièces d’habitation entre deux étages, dans des sous-sols insoupçonnés ou coincés entre deux bâtiments. Ce phénomène d’espaces intercalaires, développé de manière sauvage dans un premier temps, est devenu une part importante et caractéristique de l’architecture de la ville. Les minuscules boutiques traditionnelles, installées dans la moindre anfractuosité, ont donné naissance à une réflexion autour d’une vision différente de la cité et d’une manière d’habiter la ville autrement. C’est le sujet du film de Damien Faure. Son projet l’a amené à rencontrer des architectes et des résidents qui vivent et travaillent dans ces constructions.

Pour comprendre Tokyo, il faut imaginer chaque quartier, chaque bloc, comme une spirale, qui partirait du niveau le plus collectif, la grand-rue, pour amener progressivement aux espaces les plus intimes, les plus cachés. Il faut concevoir la ville comme construite selon un principe de rétrécissements successifs, depuis l’immensité de l’espace public jusqu’au cocon de l’espace personnel, à taille humaine. L’architecture asiatique est typiquement tournée vers l’intérieur, et la structure moderne de Tokyo en a fait, volontairement ou non, un principe d’urbanisme. L’équilibre se négocie en permanence entre l’ouverture vers l’extérieur et la protection de l’espace personnel ou familial.

Tous ces principes ont encouragé la construction de logements comprenant le strict nécessaire, où le luxe ne s’exprime pas par la taille des pièces mais par leur confort, la protection ouatée qu’elles offrent. Une distinction s’opère ainsi entre le dedans, familier, rassurant, généralement encombré d’un fouillis rationalisé où tout est à portée de main, et le dehors où une autre vie se déroule. Comme l’explique un des intervenants du film:

Lorsqu’on vit dans un espace limité il faut faire des choix. Que garde-t-on en priorité ? Devant cette situation, les espaces privés tels que la salle de bain, le jardin ou le salon perdent de leur importance. A défaut d‘avoir ces espaces chez soi, on les utilise à l’extérieur. Ainsi tout le monde peut profiter de la ville à travers ces espaces devenus collectifs. — Ben Matsuno, architecte

Pour les Tokyoïtes tout espace libre entre les objets est un espace à prendre. Des habitations individuelles, des locaux commerciaux, des micro-restaurants se sont ainsi construits tant bien que mal sur des terrains contraignants, selon des modalités surprenantes. Des appartements de deux mètres de large, installés dans l’équivalent d’un couloir entre deux bâtiments, des structures modulables qui évoluent avec leurs habitants, des micro-tours de trente mètres carrés au sol, des bars pouvant servir six clients seulement, ce sont quelques-uns des exemples extrêmes des capacités d’adaptation des habitants de la capitale. Anarchiques et réfléchis à la fois, ces espaces de vie et de travail mélangés répondent de manière inattendue à des contraintes quelquefois déroutantes. Ils résolvent par des trouvailles ingénieuses, des matières et des agencements inusités, des problématiques de confort, de lumière, de chaleur. Plus que tout, dans une ville qui impressionne souvent par sa taille et son brutalisme architectural, ces petites structures sont, pour qui sait les percevoir, des bulles d’inattendu qui humanisent le paysage urbain.


Benoit Deuxant

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