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Critique

Ennuyons-nous ! « Tout s’accélère », un film de Gilles Vernet

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Tout arrêter, ralentir. Sans attendre le burn out. Par choix.
Quand vous êtes débordé, vous existez. Cela vous permet de ne pas vous préoccuper des autres. — Etienne Klein

Il y a quelques années, Gilles Vernet a pris la décision de quitter les sommets intoxicants d’une vie de trader pour s’essayer au rôle théoriquement plus apaisé d’instituteur. En réalité, derrière ce revirement, il y avait la maladie de sa mère et un temps désormais compté à passer auprès d’elle. Temps dont un emploi de 24h /24, 7 jours /7 n’aurait pas cédé une minute au soin et à l’amour.

De ce grand écart, l’ex-trader devenu instit semble avoir tiré une certaine sagesse. Le premier, il s’en étonne. On sent que, vigoureux, la tête bien faite, il aurait fort bien pu s’épanouir dans la finance. La distance seule, dirait-on, lui a ouvert les yeux. Un éblouissement naïf : c’est la découverte des joies simples, celle d’être avec les autres, dans la nature,  de retrouver un rythme plus organique. Tout ce dont la vie moderne, pleine de bruit et de fureur, nous éloigne. Poussé par l'enthousiasme, l’idée lui est venue de partager son expérience dans un documentaire.

Tout_s_accelere de Gilles Vernet 2En suivant le cheminement personnel de son auteur, l'enquête ne s’écarte pas du projet scolaire. Par des exercices filmés, des jeux de questions / réponses et des visites au musée, la classe participe activement à l’élaboration du propos. Ces séquences, reprises sur tablettes, sont ensuite confiées à l’appréciation de quelques personnalités plus ou moins médiatiques. Hartmut Rosa, le sociologue et philosophe allemand dont l’essai, Accélération, une critique sociale du temps a directement inspiré la démarche de Gilles Vernet, se voit ainsi donner l’occasion d'échanger quelques idées sur la manière dont le système capitaliste affecte notre rapport au temps. Son discours est de ceux qui tombent sous le sens. Ce qui ne nous empêche pas, au quotidien, d'épouser une routine dont on sait qu'elle nous fait du tort, individuellement et collectivement. À ses côtés, Etienne Klein, scientifique renommé producteur à France Culture, Nicolas Hulot qu’on ne présente plus, la sociologue et psychologue Nicole Aubert et l’ex-chef d’entreprise Jean-Louis Beffa ont chacun pour mission d'étayer le discours des enfants, de pousser la réflexion un peu plus loin.

Ce volet théorique reste somme toute modeste (sensible) de sorte qu’il ne menace jamais d’écraser la parole des plus jeunes. Quoique la fraîcheur et la spontanéité qu'on leur suppose ne soient pas au rendez-vous. Y a-t-il encore quelqu'un pour croire que la vérité sorte de la bouche des enfants ? Ceux-ci, pour la plupart, se contentent de refléter le discours de leurs parents ou celui de leur professeur, Gilles Vernet donc. Aussi ne s’agit-il pas d’ériger en exemple une prétendue pureté, une innocence que l’âge aurait gâchée. C’est bien plus de rattraper le mal avant qu’il ne soit trop tard et d’initier une réflexion, les germes d’une critique chez ces jeunes esprits déjà bien occupés. Pour cela, l’aventure est inestimable. Tout_s_accelere de Gilles Vernet 3On pourrait être tenté de décrocher très vite, parce qu’après tout rien de ce qui se dit là ne nous est inconnu et qu’on a déjà vu ailleurs au cinéma des enfants mieux employés – ou, pour le dire autrement, dirigés de façon bien plus subtile… Les jeunes visages filmés en gros plans s’offrent au regard comme les paysages (naturels ou hyper urbains) qui, inondés de musiques douçâtres, illustrent le cheminement du propos avec une littéralité presque régressive. La chanson qui accompagne le film a été composée en classe. Elle dit entre autres que parler aux enfants / Ce n’est pas perdre son temps.

Tout_s_accelere de Gilles Vernet 4Derrière la forme un peu fragile du documentaire, ce qui s'en dégage de tonique et de doux finit cependant par emporter notre adhésion. Par son optimisme, on n’est pas loin de l’esprit qui anime les films comme En quête de sens ou Demain, un portrait de Pierre Rabhi posé contre le tableau de la classe laissant entendre, si besoin en est, que les affinités débordent peut-être du cadre du film. Moins tourné vers cet élan de renouveau qu'incarnent aux yeux des précédents les jeunes générations, Paul Virilio a quant à lui participé à une enquête de Stéphane Paoli sur le même thème de l’accélération : Penser la vitesse. C’était en 2008. Depuis lors rien n’a fondamentalement changé si ce n’est que, oui, la technologie aidant, le phénomène s’est encore accentué.

S’agissant de nos modes de vie, les causes que l’on épingle cachent souvent d'autres mobiles moins avouables, profondément ancrés dans notre psyché. Il n’est pas nécessaire de relire les Pensées de Pascal ayant trait au divertissement pour reconnaître ce qui, dans ce qui agite l’humanité toute entière, relève de comportements de fuite. Les sources de distractions ne seraient-elles pas aussi des moyens ? Des manières de « ne pas se regarder en face », comme le dit très bien Hartmut Rosa, ou de ne pas se soucier des autres (Etienne Klein) ? Ainsi, ce qui apparaît comme une cause serait plutôt une conséquence : la frénésie profite aux nouvelles technologies qui, à leur tour, renforcent des conduites qu’elles n’ont pour la plupart pas véritablement créées. L’ennui reste synonyme de dépression. La nature a horreur du vide.

Or, si l’ennui n’avait qu’une vertu, ce serait celle de consister à ne rien faire. Et ne rien faire, dans une société qui valorise sottement le plein emploi (au sens large, du temps et de la personne) relèverait presque de l'acte de résistance. L’ennui est associé à l’enfance : il n’y aurait plus guère que ce temps-là pour en jouir. À moins que la vieillesse et le chômage ne présentent, à leur façon, des cadres enviables de loisir et de disponibilité. Sauf qu’aujourd’hui retraités, chômeurs et enfants sont également tenus de se montrer actifs : les chômeurs pour conserver leurs droits, les retraités pour maintenir un niveau de vie confortable. Quant aux plus jeunes qui enchaînent les activités extrascolaires, sans doute attend-on d’eux qu’ils incarnent au plus vite les promesses qu’on fait peser sur eux. Faudrait-il plutôt les inciter à... s'ennuyer ?

Catherine De Poortere

 

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