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Des révoltes qui font date #51

8 novembre 1977 // Élection d'Harvey Milk au poste de supervisor du 5e district de San Francisco

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Relatée selon les limites du cinéma documentaire par le long métrage oscarisé de Rob Epstein, la trajectoire militante de l’activiste pour les droits LGBT, Harvey Milk, se voit réappropriée par une fiction romancée du cinéaste Gus Van Sant.

San Francisco, 8 novembre 1977. Victoire retentissante de la communauté gay du 5ème district, lequel englobe la désormais célèbre Castro Street. Après deux campagnes infructueuses, Harvey Bernard Milk devient le premier élu à revendiquer son homosexualité dans l’histoire politique des États-Unis. Quoique nouveau venu au sein du quartier, le nouveau supervisor (l’équivalent américain du poste de conseiller municipal) s’autoproclame « maire de Castro Street » tant son influence sur la population locale y est d’ores et déjà assise. C’est l’année 1972 qui voit l’installation définitive, à San Francisco, de ce quadragénaire charismatique, accompagné de son jeune compagnon, l’activiste Scott Smith. Le couple est héritier de l’exode qui, dès l’après-guerre, fait de cette ville portuaire l’une des terres d’accueil de nombreux hommes gays renvoyés de l’armée américaine en raison de leur orientation sexuelle. Dans un tel contexte, Milk et Smith fondent conjointement Castro Camera, magasin de photographie considéré comme point de départ d’un large travail de fédération autour des intérêts convergents de la communauté locale.

« Initiée par le sénateur John Briggs, la "proposition 6" prévoit le licenciement systématique des enseignants homosexuels de Californie, accusés de vouloir recruter la jeunesse à travers une forme fantasmée de prosélytisme sexuel. — »

En promoteur de la libre entreprise, indigné par la discrimination en vigueur à l’égard des homosexuels quant à l’ouverture d’un commerce, Harvey Milk collabore avec d’autres entrepreneurs gays pour fonder le Castro Village, association dont il devient le président. Le leadership dont il fait preuve, notamment dans l’organisation du Castro Street Fair – un festival de rue LGBT encore en activité aujourd’hui et drainant près de 70 000 visiteurs – fait enfin de lui un candidat crédible aux élections du district. Après plusieurs années d’une âpre lutte pour intégrer le board of supervisors – vent debout contre une coalition de chrétiens fondamentalistes baptisée « Save Our Children » et menée par la chanteuse Anita Bryant –, le nouvel homme du peuple doit faire face à l’un des projets de loi les plus ouvertement homophobes de cette seconde moitié de siècle : la Proposition 6. Initiée par le sénateur John Briggs, la loi prévoit le licenciement systématique des enseignants homosexuels de Californie, accusés de vouloir recruter la jeunesse à travers une forme fantasmée de prosélytisme sexuel. Devant l’enthousiasme généré par la proposition, Harvey Milk devient son principal opposant par l’élaboration d’une contre-campagne méthodique qu’il mène personnellement aux quatre coins de l’État. Alors même que le conservateur Ronald Reagan prend position contre le projet, ce dernier est massivement boycotté lors d’un référendum tenu le 7 novembre 1978. La liesse est de courte durée puisque, exactement vingt jours plus tard, Harvey Milk est assassiné par vengeance politique, de la main de son homologue déchu, l’ex-supervisor Dan White.

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Image extraite du documentaire de Rob Epstein, The Times of Harvey Milk (1984)

Le parcours de ce militant pour les droits LGBT fait donc l’objet d’un biopic signé Gus Van Sant, plus de quinze ans après le très encensé My Own Private Idaho. Ce dernier est souvent perçu comme un jalon majeur du New Queer Cinema, lequel entend subvertir les standards hétéro-normatifs à travers une représentation inclusive des identités LGBT. Une réalisation qui, à l’instar de Mala Noche (1988), traduit les préoccupations précoces de Gus Van Sant pour une thématique qu’il se réapproprie à nouveau selon une approche formelle on ne peut plus différente, celle du film autobiographique. Un genre auquel il ne s’essaye véritablement que de manière tardive avec Milk, si l’on ignore les nombreux scripts qui, au moins en partie, trouvent leur inspiration dans des faits divers tels que Gerry, Last Days et Elephant. En revanche, un autre fil peut être tiré à travers toute la filmographie du cinéaste, celui d’une adolescence tantôt livrée à elle-même, tantôt chaperonnée par un mentor, mais toujours sur le point de vivre un éventail d’expériences de nature à modifier en profondeur son existence. Ce portrait d’Harvey Milk n’y fait pas exception puisque l’aura de son protagoniste sur la jeunesse américaine des années 1970 constitue l’un des piliers de sa mise en scène : l’homme y est représenté comme le gourou d’un mouvement qui, fort d’un magnétisme quasi surnaturel, attire à lui nombre d’anticonformistes dont il est de plusieurs décennies l’aîné.

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Image extraite du film de Gus Van Sant, Milk (2009)

Un parti pris décliné aussi bien sur mode de la séduction politique que de l'amour passionnel puisque la fiction de Gus Van Sant ne fait l’économie d’aucun détail, réel ou inventé, relatif à la vie sentimentale de son personnage. Tout y est donc romancé, depuis sa rencontre fortuite avec Scott Smith (James Franco) dans le métro new-yorkais, leur installation à San Francisco, jusqu’aux effets délétères de son engagement politique sur leur relation et, finalement, sa ritournelle tragique avec l’autodestructeur Jack Lira (Diego Luna). Si la rivalité entre les amants du tribun pouvait sans doute être éludée sans porter préjudice au propos du film, il semblait peu souhaitable de faire l’impasse sur l’intimité entretenue par Milk et Smith, tant celle-ci apparaît imbriquée à la genèse de leur militantisme au sein de ce quartier de San Francisco. Une entreprise de synergie locale qui, par ailleurs, est relativement peu abordée par Gus Van Sant, au contraire du documentaire oscarisé de Rob Epstein, le très abouti The Times of Harvey Milk. À l’inverse, la fiction autorise son réalisateur à explorer librement une dimension peu documentée par l’œuvre de Rob Epstein, faute d’informations suffisamment tangibles : la relation entretenue, dans les coulisses du pouvoir, entre le supervisor Harvey Milk et son futur meurtrier, Dan White, dont les motivations profondes demeurent encore nébuleuses aujourd’hui. Un meurtre, largement prémédité, qui apparaît hors de proportions quant aux causes invoquées et que Gus Van Sant justifie par la reconstitution d'une relation privée à laquelle il tente de donner corps. Aspect pourtant incontournable au regard de l’enjeu dramatique dont le cinéaste s’inspire, mais qui ne pouvait être au mieux qu’une simple retranscription, limite à laquelle l’essai de Rob Epstein s’était heurté avant lui, se gardant bien de la franchir.


Texte : Simon Delwart

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