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Critique

Devenir poète plutôt que banquier : Steve Jobs - The Lost Interview

Steve Jobs The Lost Interview
Le fondateur d'Apple à l'aube du succès de sa marque grâce à la redécouverte d'un document datant de 1995.
L'ordinateur, c'est un vélo pour l'esprit. — Steve Jobs

Oubliez le personnage, l’aura qui entoure sa vie, sa mort précoce, oubliez la légende, les keynotes, l’image odieuse ou vénérée car en voici une autre, vibrante, abordable et certainement inspirante pour toutes sortes de raisons y compris les plus obscures. Dans un contexte médiatique où tout contenu datant de plus de vingt-quatre heures passe déjà pour obsolète, la profondeur de champ qu'offre au regard une sortie différée vaut pour elle-même et demande qu'on s'y attarde.  

En 1995, Steve Jobs a quarante ans. Dans son garage vingt ans plus tôt, avec ses acolytes Steve Wozniak et Ronald Wayne, il a fondé Apple, firme pionnière dans la conception des premiers ordinateurs personnels. En 1985, il y perd sa place, remercié par un directeur qu’il a lui-même nommé, John Sculley. Dans la foulée, Jobs assure la fonction de directeur général chez Pixar et la présidence de NeXT. Créée dans le sillage d’Apple, cette seconde société scellera, par sa revente à cette dernière, le retour de son créateur à l’avant-garde de l’innovation. Ce sera en 1996, un an après l'interview.

Pendant un peu plus d’une heure, l’homme prend le temps de revenir en détails sur ses débuts, parcours plutôt atypique d’un enfant-adolescent-adulte (quand bascule-t-il d'un âge à l'autre ? Soit il est tout de suite mature soit il ne le devient jamais). Bricoleur acharné, brillant et culotté quand il s’agit d’obtenir ce qui l’intéresse vraiment, il se révèle prompt à se faire des amis autour de passions communes comme à rejoindre les rares groupes où s’inventent à l’époque les bases de l’informatique. Une vitalité à l'égal de sa désinvolture quand ce n’est pas sa très nette réticence à l’égard des chemins tout tracés, écoles et autres voies académiques qui, malgré le coût élevé qu’elles représentent pour ses parents, figurent assez vite aux yeux de cet esprit décidé comme une perte de son  temps. Sans doute n’en démordra-t-il jamais : assorties d’une bonne dose de LSD, les spiritualités hindoues et bouddhistes appréhendées par le prisme du New Age font davantage pour le développement intellectuel que n’importe quel savoir universitaire destiné à regarnir les rangs des esprits laborieux conditionnés à reproduire les gestes, les pensées et les produits qui dans leur prévisibilité font de l’existence une scène austère et ennuyeuse.

Au cœur des années 1970, Jobs pourrait encore passer pour un hippie ordinaire à peine un peu plus malin et un peu plus chanceux que les autres ; en 1995, la récurrence de ce discours utopiste ou calculé, les deux se défendent, témoigne de la force de conviction de qui a tout parié sur l'Avenir - c'est-à-dire l'Inconnu : « C’est ce même état d’esprit [décrit par les hippies comme un manque, une insatisfaction, un vertige existentiel] qui peut inciter une personne à devenir poète plutôt que banquier, ce qui me paraît être une merveilleuse décision ». La suite de la phrase est vicieusement éclairante : « Ensuite cet esprit peut se retrouver dans un objet, dans un produit. On fabrique des produits, on les distribue et les gens peuvent sentir cet esprit. Ceux qui possèdent un Macintosh vous diront qu’ils aiment leur ordinateur. C’est extraordinaire, un tel amour pour un produit, cela ne s’entend pas souvent. Mais on peut le sentir, il y a là-dedans quelque chose de réellement merveilleux. La plupart des gens avec qui j’ai collaboré n’ont pas choisi de travailler sur les ordinateurs par amour pour les ordinateurs. Non, ils ont fait ce choix parce que les ordinateurs sont un des meilleurs moyens pour transmettre, communiquer et partager un sentiment qui vous anime. »

Il ne faut pas être un fin psychologue pour comprendre à quel point cet homme, malgré ou en raison de sa très grande émotivité, maîtrise le langage des passions. Aptitude qui le rend extrêmement persuasif alors même que, dans une posture de décontraction soulignée par une coupe de cheveux approximative, on est encore très loin de l’icône au crâne lisse et à la tenue épurée qui fera le succès de ses interventions ultérieures. Pour qualifier l’influence que le fondateur d’Apple a pu exercer sur son entourage et sur ses employés, on a pris l’habitude de recourir à une expression tirée du jargon informatique : champ de distorsion de la réalité, dont la clé serait une éloquence habile, un enthousiasme aussi redoutable et communicatif que rapace. Face à la sophistication de l'argumentaire, l'interlocuteur ne sait plus lui-même ce dont il est ou non capable ; perdu, désarmé, il n'a guère le choix que d'acquiescer, l'exigence minimale pour un employé de Steve Jobs étant de dire oui à l’impossible. Oui au dépassement, oui au déploiement maximal de l'énergie créatrice, et par conséquent, oui aux délais de livraison intenables,  à la mise en place et à la poursuite de projets insensés.

Dans la mesure où cette cette constante mise au défi de se surpasser prévaut comme modèle standard de travail à la Silicon Valley, Steve Jobs n’a pas à s’excuser à l'écran, tout au plus admet-il qu’un tel niveau d’exigences peut effectivement ne pas convenir à tous. Fervent défenseur du travail d’équipe, il ne l’est qu’à la condition d’un puissant filtrage initial au terme duquel seuls sont retenus les meilleurs éléments, c’est-à-dire ceux qui rencontrent son idée de l’excellence. Ce qu’il advient des autres ne semble pas rentrer dans ses préoccupations sauf quand le mot « people », les gens, se rapporte à ses clients potentiels. Mais là encore, la vision conserve une hauteur résolument antidémocratique. Au passage, on dépèce joyeusement le concurrent principal et frère ennemi :

« Chez Microsoft, ils n’ont aucun goût, ils sont incapables de proposer des idées originales et ils n’apportent pas beaucoup de culture à leurs produits… Ils fabriquent des objets de troisième ordre, des produits qui n’ont pas le moindre esprit en eux, pas d’esprit de lumière, ils sont terre-à-terre. Ce qui m’afflige c’est que la plupart des consommateurs n’ont pas non plus cet esprit, alors ce que nous allons faire pour rehausser le niveau c’est de leur offrir ce qu’on fait de mieux et de le répandre partout de sorte que tous auront la chance de grandir avec ce qu’il y a de meilleur et qu’ils pourront en comprendre les subtilités. Microsoft vous savez c’est McDonald’s. »

Accorder plus de crédit aux artistes qu’aux banquiers semble avoir fait le succès d’Apple et de son fondateur. Valorisant les capacités d’invention et l’audace, refoulant la nécessité des procédures, Steve Jobs a contribué à l’édification d’une société où le désir est tout entier orienté vers la consommation des objets, vecteurs d’une spiritualité trouble, probablement résiduelle d’un monde où l’ordinateur n’existait pas.

Quel contraste alors entre le spectacle de la société contemporaine dans son nouvel environnement technophile et les modalités mises en œuvre par Steve Jobs à l’époque pour y parvenir :

« Au final, c’est purement une question de goût, cela revient à vous exposer à ce que l’humanité a accompli de plus grand pour essayer d’intégrer cet héritage à ce que vous produisez. Picasso a dit : un bon artiste copie, un grand artiste vole. Nous n’avons jamais ressenti la moindre honte à voler les idées, et je pense qu’une part de ce qui a fait le succès du Macintosh c’est que les personnes qui y ont contribué étaient des musiciens, des poètes, des artistes, des zoologues et des historiens qui se sont aussi avérés être les meilleurs informaticiens au monde. Mais s’il n’y avait pas eu d’ordinateurs, ces personnes-là auraient accompli des choses remarquables dans d’autres domaines. »

Catherine De Poortere


L'interview (en anglais) :



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