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Des révoltes qui font date #14

11 septembre 1973 // Des milliers de Chiliens sont emprisonnés et tués

Mural_Victor_Jara
Bruno Muel - Septembre chilien
Le coup d’État d’Augusto Pinochet en 1973 au Chili marque le début d’une dictature militaire et l’emprisonnement, l’assassinat ou l’exil de nombreux musiciens. De nombreuses chansons de lutte ont été écrites à ce sujet.

Sommaire

« Il n’y aura pas de révolution sans chanson. » — Salvador Allende

Coup d'État au Chili

Le 11 septembre 1973, au Chili, le général Augusto Pinochet renverse le président Salvador Allende et prend le pouvoir par la force. Cet événement marque la fin de la démocratie dans un pays qui a connu une grande instabilité dans la première moitié du 20e siècle, accumulant coups d’État et crises politiques. L’opposition entre partis de gauche et de droite était déjà présente depuis longtemps, mais elle se cristallise dans les années 1960. En 1970, Salvador Allende est le premier président élu sur base d’un programme socialiste, ce qui inquiète la droite locale, mais aussi les États-Unis. Il intensifie des réformes déjà entamées par son prédécesseur Eduardo Frei Montalva. Il nationalise les mines de cuivre, dont certaines étaient entre les mains de compagnies américaines, et redistribue les terres agricoles en faveur des paysans pauvres. Beaucoup d’autres entreprises sont également réquisitionnées ou nationalisées et il noue des liens étroits avec la Chine et Cuba. La première année, les résultats de ces mesures sont encourageants mais, par la suite, l’inflation explose et toute l’économie du pays est déstabilisée.

Allende tente d’obtenir le soutien actif de la population, notamment par l’intermédiaire de milices ouvrières, mais l’opposition conservatrice, financée par les États-Unis, organise des manifestations et des grèves qui paralysent le pays, tandis que des groupes paramilitaires d’extrême-droite montent en puissance. Quand Pinochet prend le pouvoir, l’administration de Nixon est enchantée.

La dictature militaire impose son joug à la population. Les syndicats et partis politiques sont dissous, la presse est muselée. Les libertés sont réprimées, le couvre-feu est instauré et des milliers d’opposants disparaissent ou sont torturés et exécutés. Un million de personnes s’exilent à l’étranger, et parmi elles de nombreux artistes. Ce régime va durer jusqu’à la fin des années 1980 et sera remplacé par une démocratie en 1990.

Somos cinco mil

On est cinq mille ici
Dans cette petite partie de la ville.
On est cinq mille.
Combien sommes-nous en tout
Dans les villes et dans tout le pays?
Rien qu'ici,
Dix mille mains qui sèment
Et font marcher les usines.
Que d'humanité
Qui souffre la faim, le froid, la panique, la douleur,
La pression morale, la terreur et la folie.
Six des nôtres se sont perdus
Dans l'espace des étoiles.
L'un mort, frappé comme je n'aurais jamais cru
Qu'on pouvait frapper un être humain.
Les quatre autres ont voulu se défaire de
Toutes leurs craintes,
L'un sautant dans le vide,
L'autre en se frappant la tête contre un mur
Mais tous regardant fixement la mort.


Quelle terreur produit le visage du fascisme !
Ils mènent à bien leurs plans avec une précision astucieuse
Sans se préoccuper de rien.
Le sang pour eux, ce sont des médailles.
La tuerie est un acte d'héroïsme.
Est-ce là le monde que tu as créé, mon Dieu ?


Est-ce à cela qu'ont servi tes sept jours d'étonnement et de travail?
Entre ces quatre murailles, il n'existe qu'un numéro
Qui ne progresse pas.
Qui, lentement, désirera plus la mort.
Mais soudain la conscience me frappe
Et je vois cette marée sans battement
Et le vois le pouls des machines
Et les militaires montrant leur visage de matrone
Pleine de douceur.
Et le Mexique, Cuba et le monde?
Qu'ils crient cette ignominie !
Nous sommes dix mille mains
Moins qui ne produisent pas.
Combien sommes-nous dans toute la patrie ?
Le sang du camarade Président
Frappe plus fort que les bombes et les mitrailles.
Ainsi frappera notre poing de nouveau.
Chant, tu résonnes si mal
Quand je dois chanter la peur au ventre.
La peur comme celle que je vis
Comme celle que je meurs, la peur.
De me voir entre tant
De moments d'infini
Où le silence et le cri
Sont les buts de ce chant.
Je n'ai jamais vu ce que je vois.
Ce que j'ai senti et ce que je sens
Feront jaillir le moment...

L'assassinat du chanteur Victor Jara

Le 11 septembre 1973, comme tous les jours, Victor Jara part travailler à l’Université technique de l’État, promettant à sa femme Joan qu’il rentrerait le plus vite possible. Il s’y retrouve bloqué par le coup d’État et doit y passer la nuit. Il sera arrêté le lendemain par les militaires qui ratissent tous les bastions de l’Unité Populaire (la coalition des partis de gauche) à la recherche des partisans d’Allende. Victor Jara est connu pour son répertoire de chansons de protestation, dans le style de la nueva canción chilena, le mouvement phare de la musique à l’époque au Chili. Il est né en 1935 d’un père qui était un fermier analphabète et d’une mère qui était chanteuse folk. Il a suivi ses pas et a commencé une carrière musicale au début des années 1960, étudiant les traditions chantées et dansées de son pays, tout comme Violeta Parra l’avait fait avant lui.

Pendant le mandat du président Frei, Jara devient une figure de l’opposition de gauche, avec d’autres figures de la nueva canción qui se réunissaient notamment dans le club fondé par Violeta Parra et ses enfants, la Peña de los Parra. Il compose des textes engagés et plusieurs de ses morceaux causent scandale, comme « Preguntas por Puerto Montt » dénonçant un massacre de paysans pauvres dans le sud du Chili. Ses chansons sont simples d’apparence mais les textes parlent des divers problèmes du pays. Comme beaucoup d’artistes chiliens, il était engagé politiquement, défendant l’Unité Populaire de Salvador Allende et a composé le très célèbre « Venceremos » (« Nous vaincrons »). Début septembre 1973, il venait de terminer l’enregistrement d’un album nommé Canto por travesura, en hommage aux paysans, et de quelques chansons pour un album suivant, dont le morceau « Manifesto » aura été le plus marquant. Ces disques ne seront diffusés qu’après la fin de la dictature.

Le 12 septembre, il est transféré comme tant d’autres militants pro-Allende au Stade national (l’Estadio Chile) qui fait office de prison. Les jours suivants, il est torturé mais il arrive encore à écrire une dernière chanson qu’il gribouille sur un bout de papier (« Estadio Chile » ou « Somos cinco mil »). Il parle de son arrestation et de l’emprisonnement de milliers de personnes puis dénonce le coup d’État, et termine en exprimant sa peur de mourir. Quand il est emmené par les soldats, il arrive à transmettre ce papier à un autre prisonnier qui le cache dans sa chaussure. D’autres détenus avaient mémorisé des bouts du texte au cas où le papier serait découvert. Il est conduit dans les vestiaires où un militaire lui brise les mains avant de lui demander, pour se moquer, de jouer de la guitare. Il est ensuite ramené au cœur du stade où un officier lui ordonne « Chante maintenant, si tu le peux, salopard ! ». A ce moment-là, Jara entame « Venceremos » avant d’être frappé violemment, tombant à terre. Peu de temps après, il est fusillé.

Son dernier texte sera mis de manière posthume en musique par Isabel Parra et interprété de par le monde par des artistes comme Pete Seeger, qui a traduit le morceau en anglais.


Texte: Anne-Sophie De Sutter

Crédits photos : image de gauche extraite de Septembre chilien de Bruno Muel ; image de droite de Rec79 (wikicommons)

Source des paroles : en espagnol et leur traduction en français

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