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Critique

"The Card Counter" de Paul Schrader

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USA, Irak, rétribution, casino, Poker, vengance, Abou Ghraib

publié le par Yannick Hustache

William Tell semble consacrer toute son existence au poker auquel il s’adonne dans une discrétion presque suspecte entre deux casinos éparpillés sur l’immensité du territoire américain. Un soir où il assiste au discours d’un ponte d’une société privée de sécurité, il se fait interpeller par un jeune homme qui cherche un allié dans une vengeance qui le concernait au premier plan.

Sommaire

La sortie de ce film était prévue pour le mercredi 29 décembre. Suite à la fermeture et la réouverture des cinéma, il n'est pas sûr que ce soit toujours d'actualité. Je vous invite à consulter les horaires de votre salle préférée.

Un homme moins ordinaire.

L’élégance discrète un rien austère, le bagage léger, William Tell (Oscar Isaac) pratique son art dans des lieux aux antres offerts aux regards d’autrui mais placés sous haute surveillance. Ces casinos où ce nomade de la route, qui ne semble posséder comme seuls biens que son unique voiture et le peu ce qui s’y trouve, joue en apparence des gains « modestes » et se retire de la partie dès que les mises s’envolent. De Même il ne loge que dans des chambres de motel anonyme situés non loin de ses lieux de pérégrination nocturnes après les avoir vidées de presque tous leurs accessoires courants et recouvert soigneusement l’essentiel de leurs surfaces de linges qu’il emporte avec lui. Ses journées, William Tell les passent à exercer sa mémoire à (re)connaitre un maximum de combinatoires possibles, dans une véritable discipline qui consiste tout autant à anticiper les mouvements de ses adversaires qu’à leur cacher ses intentions sur sa propre stratégie et la valeur réelle de son propre jeu de cartes. Ce fameux sens du bluff !

Mais assurément, William Tell ne s’est pas fondu autant qu’il le souhaiterait dans le décor chic, sévère et interchangeable de ces véritables pôles économiques et financiers locaux dont les obscurs soubassements réels et virtuels charrient des flux d’argent à la traçabilité plus qu’incertaine. Il est ainsi approché par la troublante Linda qu’il avait déjà croisée auparavant à une table de jeu et qui lui propose de s’associer et de mettre ses talents de joueur au service de mystérieux investisseurs et de concourir à un très officiel tournoi de poker.

Les cartes du destin

Dans le même temps, un jeune homme plutôt agité et criant vengeance du nom de Cirk, l’interpelle sous un autre nom qui le ramène à un douloureux passé dont William Tell espérait bien se libérer. Autrefois soldat d’élite dans l’armée U.S. Tell fut affecté à la tristement célèbre prison (secrète) d’Abou Ghraib en Irak durant l’occupation américaine, où, aux côtés du père de Cirk, il fut formé aux pires méthode musclées d’interrogation et techniques de torture possibles sous l’égide du Colonel John Gordo (William Dafoe). Lequel, quand le scandale éclatât dans la presse échappa à toutes les poursuites judiciaires pour fonder sa propre société de consultance en sécurité.

Tell lui a payé. Il a été condamné et passa dix années dans une prison militaire où il consacra l’essentiel de son temps à exercer sa mémoire au multiples combinaisons de cartes au poker. Il est devenu un « card counter ». Quant à Cirk, sa jeunesse a été rythmée, par les mauvais traitements infligés par un père brisé par sa condamnation et alcoolique, avant qu’il ne finisse par mettre lui-même fin à ses jours, et le départ d’une mère partie sans laisser d’adresse refaire sa vie à l’autre bout du pays.

Après menues hésitations, William Tell accepte finalement l’offre de Linda afin d’offrir une seconde chance à Cirk qu’il prend sous son aile. Les gains espérés devant servir à financer les études du jeune homme et indirectement, l’inciter à abandonner son projet d’assassinat sur John Gordo et à se garantir un avenir. S’ensuit un drôle de périple à deux dans une Amérique nocturne qui semble (re)mettre son âme en jeu sur le tapis…

Impossible rédemption ?

Introduit dès les premières secondes par un marqueur de positionnement cinématographique catégoriel imparable - « présenté par Martin Scorsese » - The Card Counter est le dernier film de Paul Schrader, plus réputé pour ses scénarios pour ce dernier (Taxi Driver, Raging Bull, La Dernière Tentation du Christ…) ou encore pour Brian De Palma (Obsession) que pour la qualité très variable de ses propres réalisations.

Les rapprochements à Taxi Driver ne vont d’ailleurs pas manquer. Comment retourner vivre en société avec la culpabilité d’avoir commis des choses impardonnables, même si c’était votre job, sur ordre, ou « pour le bien du pays « ? À plus ou moins 40 années d’intervalles, de la guerre du Vietnam ou dans la guerre en Irak, la question d’une possible rédemption pour les « damnés » demeure de criante actualité. Enfin, quelle est la part de responsabilité individuelle dans une tragédie collective…

D’autant qu’une bonne partie de film se joue « comme une partie à trois ». Dans sa première section The Card Counter s’attarde sur le discret William (en français Guillaume…) Tell et sur l’univers du poker, de ses règles internes de jeu, et des publics qui fréquentent ces casinos des grandes plaines (gérés pour beaucoup d’entre eux par des Amérindiens). On le devine travaillé jusque dans les tréfonds de ses tripes par un inavouable secret qu’on tardera pas à connaître dès sa rencontre avec Cirk. Pour William, malgré ses hésitations initiales, le parrainage du jeune homme ressemble à une tentative malhabile mais décidée de chercher à sauver un autre - presque un fils putatif – contre sa propre volonté. La manière bien peu diplomatique avec laquelle William rallie Cirk à son projet en atteste. Mais par ailleurs, la rencontre avec Linda - qui a par ailleurs le jeune homme à la bonne – finit par réveiller chez lui des sentiments et sensations enfouis depuis l’Irak.

Cette guerre ou plutôt l’épisode tragique d’Abou Ghraib, Shrader choisit de ne nous la montrer que sous de brefs flashs filmés en mode zoom altéré/déformé sous stéroïdes et B.O. assourdissante (tendance punk harcore ou broken beat). Comme pour n’en retenir que la charge de furie violente et de folie à jamais inscrite dans le mental de ceux qui y ont été soumis, bourreaux et victimes à jamais liés. La moindre mesure de musique un peu tendue provoque immédiatement chez William une sensation de nausée.

Ghostland

Malgré le patriotisme sous drapeaux affiché à chaque coin du pays, l’Amérique visitée par William/Cirk et Linda ressemble à une contrée fantôme que seuls des ombres parcourent, motivées uniquement par la quête de gains. Malgré leur clinquant apparent, les Casinos rivalisent de banalité en stuc et ont bien du mal à cacher leur état général de décrépitude avancée. On continue à y entretenir hypocritement la foi en ce bon vieux mythe du rêve américain de la réussite alors que le pourcentage de gagnants au casino est une donnée factuelle connue depuis longtemps par leur s propriétaires : il faut beaucoup de perdants pour qu’il y ait un élu, ce sauveur garantissant la perpétuation d’un système qui s’autoalimente jusqu’à l’absurde. Virtuel ou physique, l’argent change de main en un clin d’œil et passe de spéculateurs invisibles à des groupes d’investisseurs « discrets, les gains sont externalisés et les casinos servent aussi de simples vitrines à des entreprises au profil plus que douteux (Gordo y fait un speach grand luxe sur les vertus américaines de sa compagnie de sécurité en début de films).

D’ailleurs, dans la « faune » bigarrée des habitués des casinos qui ressemble à un défilé permanent de cosplayeurs vulgaires et se singeant les uns les autres, plus ridicules les uns que les autres, on trouve le champion qui se nomme simplement (Mister) USA, habillé aux couleurs de l’Oncle Sam et suivi aux basques par un noyau de supporteurs qui scandent son nom comme s’il était le christ… Patriotisme de carnaval…

The Card Counter, un film de Paul Schrader

États-Unis -Royaume-Uni : 2021 : 1h49

Texte : Yannick Hustache

Crédits photos : Belga Films

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