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Critique

Le réel et son double : « Asako I & II » de Ryūsuke Hamaguchi

Asako-III_5 ©Grasshopper films.jpg
Qu'advient-il du regard amoureux quand son objet se dérobe ? Un récit d'initiation dont - contre toute attente - le réel ressort amplifié.

Étudiante, Asako aperçoit pour la première fois Baku au détour d’une exposition. Bouleversée par la beauté du jeune homme, elle le suit dans la rue. Il se retourne et, l’apercevant à son tour, lui aussi semble frappé de stupeur. A peine ont-ils échangé leurs noms qu’ils s’embrassent.

« Personne ne se rencontre comme ça ! » commente une connaissance. C’est aussi ce que pourrait penser le spectateur. Quel genre de film ose encore user d’un coup de foudre comme ressort scénaristique ? C’est pourtant un fait du destin que sollicite cette entrée en matière chorégraphiée avec une intense précision. L’émotion qui naît en cet instant ne demande pas à être relativisée.

C’est tout au moins ce qu’Asako veut croire. Aussi, quand Baku disparaît, mystérieusement et sans plus donner signe de vie, l’amour demeure intact. Plus tard, lorsqu’elle rencontre rencontre Ryôhei, sosie parfait de Baku, c’est encore le souvenir de ce dernier qu’elle chérit à travers la présence de ce nouveau compagnon.

Dans la veine de Senses (2015), Drive my car et Contes du hasard (2021), un personnage féminin tend un miroir au Japon d’aujourd’hui. En dépit des apparences, il ne s’agit pas d’un portrait de femme. Tout advient par le regard d'Asako, elle n’est que cela : un regard. Par son remarquable travail avec les acteurs, Hamaguchi montre l’étendue de vide qui sépare la jeune femme de son entourage. Ryôhei, cadre dans une entreprise de saké, Haroyo et Maya, les amies, Kushikashi, Hirakawa, forgés en amont dans des ateliers d'improvisation, tous ces personnages qui gravitent autour d’elle sont des gens ordinaires, marqués, imparfaits, de chair et de sang, ils se marient, ils font des enfants, leur peau se ride, pas elle, inchangée, elle n’évolue pas, son visage lisse renvoie la lumière comme un écran. Baku, dans ses rares apparitions, n’a pas davantage de consistance. Leur beauté pourrait être un effet d’optique en écho à un désir inconscient de soustraction. Tous deux sont les jouets flottants du hasard qui les rapproche, les éloigne, au gré d’événements qui ne leur doivent rien.

Un no man’s land décrit au mieux l’espace qui se constitue autour de leur rencontre. « Même si je dors, même si je suis éveillée » : ainsi s'intitule le roman de Tomoka Shibasaki dont le film est l'adaptation. Quelle est la part du rêve et la part du réel dans ce qui lie deux êtres ? Entre Asako et Baku, l’amour déclenche un exil mental, une échappée qui ne débouche que sur du vide tout en créant du manque. Fourmillant de détails sur la vie quotidienne d’un Japon contemporain, affairé et ultra urbanisé, le film introduit presque par effraction l'élément surnaturel que représente le dédoublement de Baku en Ryôhei. Par cette métaphore limpide se présente à Asako la possibilité d'une reprise, une chance de se désenvoûter. Dans cette idée de relance se rejoignent les deux dimensions de la carrière de Hamagushi : son attrait pour le théâtre, discipline qui induit une ressaisie de sa propre expérience dans un objectif d'ouverture au monde, et le travail documentaire qu'il a entreprit à travers la trilogie consacrée aux survivants du séisme de mars 2011. Ces deux approches convergent dans une fiction qui balaie l'opposition superficielle entre réel et imaginaire. Rares sont les récits d’initiation amoureuse qui se concluent par une amplification du réel. Avec une réelle élégance, Asako défend jusqu'au bout sa part de fantasme. De fait, là où le film emmène ses personnages, le désir a les allures de chat devant lequel aucune porte ne résiste.



Asako I & II, Ryūsuke Hamaguchi

Japon - 2018 - 119 min.


Texte : Catherine De Poortere

Crédits images : September Films et Grasshopper Film


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Agenda des projections:

Sortie en Belgique le 03 août 2022, distribution September Films

En Belgique francophone le film est projeté dans les salles suivantes :

Bruxelles : Vendôme

Wallonie : Liège Le Churchill, Mons Plaza Art Namur, Cinéma Cameo

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