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Critique

Argent amer (Wang Bing)

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Immersion dans le temps de travail des petits ateliers d’une grande ville ouvrière près de Shangaï. Portrait de la misère ouvrière chinoise ? Portrait d’un rouage important de notre économie mondiale.

D’abord, un grouillement familial, dans une pièce au standing sommaire. On songe à la difficulté de nourrir une telle marmaille. De ce groupe d’enfants et adolescents, on devine que certains s’apprêtent à partir se faire embaucher à la ville. Pour bénéficier d’un contrat, on devine qu’il y a triche sur l’âge réel. Manifestement, la rigueur de l’État civil est approximative. Cela donne une impression d’êtres humains un peu flottant, ne bénéficiant pas d’une identité précise reconnue, mais assimilés dès le plus jeune âge à une masse indistincte de « force de travail ». Délaissés, démunis, il est évident qu’ils vont de toute façon suivre le mouvement. En off, la mère met en garde l’une de ses filles. Cet avertissement, il a dû, depuis des siècles d’exodes vers les centres urbains, être prononcé des milliers de fois, il a quelque chose d’intemporel : « si tu te maries là-bas, sans nous en avertir, tu n’es plus notre fille, ne reviens plus. » L’histoire stagne.

Et puis, c’est l’exode, justement. Interminable, en bus puis en train. Avec là aussi des scènes qui rejoignent les images déjà vues de semblables exils, des paysans avec leurs tartines, des corps endormis, écroulés les uns sur les autres, abandonnés à un mouvement qui les dépasse.

À la grande ville – Huzhou, près de Shangaï – les adolescentes que l’on suit plus particulièrement, retrouvent de la famille déjà installée et sont rapidement mises au travail. Ce n’est pas à l’usine, mais à même les innombrables ateliers disséminés dans la ville. On dirait même que la ville n’est qu’une seule fourmilière d’ateliers. — Pierre Hemptinne

Le matériel est minimal, vielles machines à coudre, les infrastructures aussi. Et, à peine arrivée, la jeune fille apprend – ou est prise par – les gestes répétitifs de la confection de vêtements. C’est d’emblée toute sa vie, ça la saisit totalement, de même que tous et toutes les autres qu’elle côtoie sont dedans corps et âme. Cette impression est renforcée d’une part par l’indistinction entre le jour et la nuit qui semble régner et, d’autre part, par le peu de séparation entre le lieu de travail et la chambre où ils dorment, les lieux où ils cuisinent, se douchent. Les chambres sont collectives, sans confort, sans rien de joli, juste fonctionnelles, avec un drap pour délimiter des zones d’intimité, constituer un décor un peu personnalisé. Les sacs, les valises sont visibles en permanence, comme si, à tout instant, les quelques effets allaient être rassemblés pour fuir ailleurs, retourner au pays. Par ailleurs, les immeubles sont bruts, sans finition, coursives et escaliers sinistres.

Ces hommes, ces femmes ne semblent pas avoir d’autres occupations. Ils s’interrogent sans arrêt sur leur productivité, seraient-ils mieux payés en rejoignant les grandes usines ? Quelle est leur marge de manœuvre ? Manifestement, les salaires sont maigres, les moindres sous sont comptés. Le temps de non travail peut se passer à rester inactif dans la rue. Rien d’autre à faire. La pression psychologique est constante, répandue comme une fatalité. Les soupapes de sécurité sont l’alcool, les disputes conjugales. Ainsi, tel travailleur abandonne parce qu’on lui a dit qu’il était trop lent, il se convainc qu’il est un incapable, il se donne une dernière chance, sans illusion. Une travailleuse, se faisant payer en partie en vêtements assemblés dans l’atelier, déclare : « c’est de la mauvaise came ». La réponse du patron : « c’est toi qui l’a faite ! » Quand on sait que la conviction de faire du mauvais travail, parce que l’on n’a pas d’autre choix est une des sources principales de souffrance au travail, on se représente dans quel état psychique se trouve la population affairée, somnambulique de tous ces ateliers, astreinte à des horaires illimités de douze ou quatorze heures. Sauf que la notion de « souffrance au travail » n’est probablement pas encore arrivée en Chine, n’a pas droit de cité.

Et l’on pourrait se dire que c’est un reportage sur le labeur dans une région coupée du monde. Mais non, ils ont tous leur GSM, le smartphone est omniprésent. Cela fait presque anachronisme. Mais ils sont bien connectés à la vie moderne, tous ces petits écrans rappellent que ce qui se passe là est un rouage indispensable de la mondialisation économique.

Le film, comme toujours avec Wang Bing, est lent. Ou respectueux. Il ne fabrique pas du storytelling avec le vécu des gens. Il observe le vécu, brut, et propose de partager cet exercice d’observation. Il ne joue pas à la caméra cachée, ni à la caméra objective soucieuse de neutralité : il est dans le film, les personnes filmées l’interpellent à certains moments. — Pierre Hemptinne

Le contrôle sur les travailleurs est peu visible, la nécessité de gagner de quoi survivre suffit à contraindre tout le monde à faire tourner ces ateliers, quelles que soient les conditions. Tout peut sembler anarchique et pourtant tout obéit à un régime qui décide de tout. La réserve de recrutement est énorme, aussi. Autant qui partent dégoûtés, autant qui arrivent. Ce que l’on voit là, hallucinant, dérangeant, c’est finalement une multitude de corps produisant de la plus-value pour l’industrie mondialisée.

Rappelons que le principe de la plus-value est de pouvoir, en tant que propriétaire de l’outil de travail, vendre des biens ou des services « plus cher que n’a été achetée la force de travail » pour réaliser ces produits et services.

Le propriétaire va en effet utiliser les forces de travail de sorte qu’elles produisent plus que ce qu’elles valent et empocher la différence, la plus-value, lors de la vente des marchandises : c’est ce qui nourrit le profit. — Bernard Friot, Émanciper le travail, p. 26

Argent Amer montre l’absence totale de considérations pour les personnes dans une vaste économie qui les anonymise, les instrumentalise au maximum. Ce sont des fourmis. Sans doute leurs tâches dérisoires contribuent-elles à faire vivre un tout invisible. Sidération devant l’incarnation, dans tous ces corps sans vie privée, ou si peu, du temps de travail comme mesure de la valeur économique. Pour le coup, c’est un temps de travail démesuré, abstrait, presque sans début ni fin, permanent. On dirait qu’il ne se compte plus. C’est, à une échelle surdimensionnée, ce que l’on éprouve quelques fois dans son job, quand on a l’impression d’y perdre son temps, de rien foutre qui vaille la peine. Sauf que là, vie et temps de travail se recouvre diablement. Pour que le temps de travail vivant puisse produire ce qu’il faut et générer du profit, ailleurs, il doit, dans ces ateliers, n’avoir quasiment aucune valeur en soi, ne rien valoir, payé des clopinettes. Le cœur du régime capitaliste est « la mesure de la valeur par la quantité de travail » et la quantité de travail « se mesure par le temps ». (Bernard Friot)

Mais ici, ce n’est pas le capitalisme, plus vraiment le communisme, c’est un no man’s land économique, le temps ne vaut rien, la vie humaine individuelle non plus. À l’abandon, vouée à la débrouille. Seule importe la quantité de pièces assemblées, finalisées, prête à être vendues, seuls comptent les objectifs quantifiés.

Qu’importe si tout le temps disponible s’y engloutit. Sous la pluie, on empile la production dans d’immenses ballots, les vêtements cousus, piqués, assemblés, emballés sous cellophane par de petites mains sans autre horizon.

Pierre Hemptinne

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