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Critique

La pomme et le couteau : « Annette » de Leos Carax

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Il était une fois deux artistes éperdument amoureux. Une enfant voit le jour qu'ils prénomment Annette. Une comédie musicale qui prononce ses adieux à la romance en convoquant ce qu'elle a de plus sublime et de plus toxique.

Sommaire

What I see in her is obvious. What she sees in me, mmmmh, is a little more puzzling. — Henry McHenry

La fiction parle très bien d’amour parce que l’amour est une fiction. Annette est le fruit de cette logique. Comment le couple peut-il se vivre à l’intérieur des représentations qui le fondent ? Comment le couple peut-il même survivre à sa propre facticité ? La question hante le cinéma de Carax. De Boy meets girl à Annette en passant par Mauvais sang, Pola X, Holy Motors et Les Amants du Pont-Neuf, des personnages défient le destin comme pour vérifier ce qui s’y cache. Obsession romantique ? Le monde se dérobe, reste l’éblouissement et ses simulacres auxquels les personnages donnent chair de la seule manière qu’ils connaissent : sacrificielle. De ces intensités naît la romance.

La pomme

Ann est cantatrice. La mort qui, soir après soir, enflamme sa voix de larmes et de sang, lui valent une adoration unanime. La diva règne sur l'opéra ainsi que sur les tabloids pressés de mettre en scène le moindre événement de sa vie privée. À l’autre bout de Los Angeles, Henry McHenry se produit comme artiste de stand-up. Revêtu d’un peignoir en éponge vert sapin, « le Singe de Dieu » comme il se désigne fièrement prend possession de la scène tel un boxeur, la rage au ventre, sa vie de misanthrope gâté soumise au jugement d’un public complice et avide de scandales. Mais l'obscénité est une posture à double tranchant. Le malaise ne tarde pas à ressurgir sous les rires comme la violence sous les chatouilles, spécialité de l'humoriste dans l'intimité.

Las de chanter à l'unisson, le duo se marie. Mariage presque de raison. Après les noces vient un enfant.

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Prénommée Annette, la petite fille a tout pour combler les vœux d'un couple rattrapé par le réel. À l'instar de toutes les petites filles qu'on identifie à des poupées, Annette représente l'aboutissement d’une longue tradition qui voit dans la femme une simple marionnette d'âge en âge vouée à rejouer les mêmes rôles.

Le couteau

Ann et Henry sont des êtres que tout oppose. À l’évocation des contraires qui s’attirent, les exemples fusent. L'imaginaire que convoque le film ne manque pas de figures tragiques : la belle et la bête, Esmeralda et Quasimodo, Michel Poiccard et Patricia (clin d’œil à A bout de souffle : la coiffure d’Ann reproduit la mythique coupe garçonne de Jean Seberg), Ariane et Solal… Cette dernière référence nous arrête. Pourquoi Belle du seigneur ? Roman malade, le chef d’œuvre d’Albert Cohen parle du caractère délirant d’un absolu dans l’amour. À force de vouloir jouer à la perfection leur partition respective, les amants Ariane et Solal ne font qu’accélérer le retour du refoulé qui, immanquablement, revoie les corps à leur finitude, et les esprits à la solitude.

Ces illustres amoureux ont en commun de célébrer l’union destructrice entre un monstre (un homme doté d’une forte personnalité) et une jeune femme qui a pour elle la beauté, la douceur, la grâce, autant de qualités derrière lesquelles l'individualité s'efface. Conséquence : le plus intéressant des deux n’est pas le moins subversif. Selon ce même ordre de choses, la performance tout en contrastes d’Adam Driver suscite une admiration sans borne tant l'acteur parvient à excéder les stéréotypes qu'il mobilise. Tour à tour muse, amoureuse, mère, et enfin victime vengeresse, la présence lisse de Marion Cotillard ne se distingue guère de ce qu’on a l’habitude de voir venant d’une femme au cinéma.

C’est donc sans mal que l’actualité refait surface au-devant du rideau des représentations : masculinités toxiques, #metoo, violences conjugales, exploitation médiatique des enfants… Carax brasse habilement toutes ses thématiques sans le moins du monde faire mine de chercher une issue aux rapports de domination qu’il dénonce.

Co-écrit avec Ron et Russell Mael (The Sparks) qui signent également la partition musicale, le scénario épouse une construction classique. Loin du caractère inattendu qui faisait le génie de Holy Motors, l’enchainement chronologique des actions n’empêche cependant pas l’émergence d’une poésie qui tient autant à la nature incertaine des images qu’à leur destinée… Faut-il en effet déceler quelque ironie dans cet opéra rock à la dramaturgie exacerbée ? Rien n’est moins sûr. Plutôt, ce qui se dégage d’un texte exclusivement attaché au point de vue du héros maudit Henry McHenry, c’est un chant du cygne, la complainte sublime d’une masculinité toxique qui sait que son règne s’achève et n'a plus qu'à tirer sa révérence avec grâce.


Texte : Catherine De Poortere

Crédit images : UGC Distribution / September Films


Sortie en Belgique le 20 octobre 2021.

Distribution : September FIlms

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