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Saâdane Afif au Wiels : des paroles qui restent

Saâdane Afif - Paroles - Wiels 2018 - (c) photo Hugard et Vanoverschelde
C’est une œuvre têtue qui convoque beaucoup de processus invisibles. Pour la rendre "remarquable", un rassemblement tel que propose le Wiels est indispensable.

Depuis Lyrics au Palais de Tokyo (2005) qui m’avait emballé/désappointé, à chaque nouvelle rencontre, force est de constater que quelque chose se croise, un parcours prend forme. Sur la longueur. Cela tient, peut-être, à la manière dont Saâdane Afif tisse le travail d’interprétation généré par son travail aux œuvres elles-mêmes, qui se rapprochent alors de narrations collectives. Fragiles.

C’est un plasticien qui aimerait se propager comme circulent les paroles de chansons et de poésies, de cœur en cœur, de lèvres en lèvres, de cerveau en cerveau, de corps à corps. À la manière des ritournelles populaires ou bouts rimés qui font oublier leur origine, leur point de départ, leur auteur, semblent avoir toujours été là et ne pas cesser de traverser les vies, les imaginaires. Imaginez, dans plusieurs années, une rémanence d’œuvres d’Afif vous rattrape dans le métro, à la manière de cet accordéoniste qui massacre « paroles, paroles… », zinzin qui vous poursuit depuis votre enfance… Des paroles sont imprimées sur les murs blancs des grandes salles du musée comme autant d’énigmatiques fenêtres. Comme un chœur. Il faut s’y arrêter, lire, mentalement, à voix basse, s’imaginer incarner ces vers et ces images écrites, leur donner rythme, les placer dans la musicalité de notre respiration. Faire cet exercice de manière répétée, un peu insistante, forcément interrogative et avoir en point de mire que quelque part, dans l’exposition, il y a un studio d’enregistrement pour essayer de capter cela, cette ombre portée des paroles à présent intériorisée. Mais comment les interpréter ? En est-on capable ? De les réciter voire de les fredonner en leur donnant une nouvelle vie ? Est-on doté du souffle, du timbre, de la diction ? Serait-ce une nouvelle manière de chanter ce qui dans ces œuvres nous touche, nous désempare, nous désarme ? Chacune de ces chansons, muettes, imprimées « muralement », a fait l’objet d’une commande précise et d’un protocole bien défini, avec obligation de raconter quelque chose sur une œuvre précise de l’artiste. Ces fenêtres textuelles n’ouvrent pas sur le vide, elles dessinent des perspectives intersubjectives. Lecteur/lectrice debout devant les échappées de ces images qui ressemblent à des partitions typographiques, à priori abstraites, vous rentrez dans un appareil d’interprétation, très large, un réseau hétérogène de références, fugitives ou insistantes, précaires ou imparables. Ça bouge. C’est quelqu’un d’autre qui vous serine, à distance, ce qu’il a appris des étranges fabriques d’Afif et qui ne peut réciter et chanter que parce qu’il en a entendu d’autres, intégralement ou par petits bouts, réciter, chanter, sur des choses et émotions entretenant diverses familiarités avec les œuvres dont il doit saisir quelque chose de ses impacts, répercussions…

J’observe quelques visiteurs et j’en parle a posteriori avec une amie qui a vu aussi Paroles : tout peut être très vite constaté. On peut décider – mais s’agit-il d’une réelle décision ? – qu’on a tout vu de ce qu’il y a là, en quelques minutes. Traverser la scénographie sans encombres. On peut n’y voir qu’absence et n’y inscrire que sa propre absence. Il en va tout autrement si l’on rentre dans ce réseau de paroles, d’abord, et qu’en ressassant ces commentaires imagés, l’on cherche à pénétrer la boucle contributive au principe de chaque installation, boucle qui fonctionne comme une mini-chaîne humaine, associant, selon les cas, tradition artisanale et technologie avancée, savant et populaire, banal et hors norme, gestes concrets et oniriques Alors, tout prend forme, à partir d’une immatérialité imprévisible, d’une intangibilité singulière, comme si tout s’inscrivait dans une dynamique de l’oralité déjà en mouvement, en devenir vers nous, avant même que l’artiste formalise quoi que ce soit. L’oralité dans le sens d’une transmission qui transforme ce qu’elle transmet, de version en version, chacun y mettant son grain de sel, ses inflexions. Il semble que chacune des pièces exposées s’enracine dans une histoire déjà entamée, déjà constituée de plusieurs récits rivés les uns aux autres, reprenant ce qui précède, le transformant au présent, le projetant dans le futur. Probablement cela tient-il au genre de matériau, à la fois nouveau, inédit, manifestement faisant l’objet d’actes créatifs tout à fait récents, mais utilisant des choses anciennes, appartenant déjà à des histoires bien ancrées, provenant de différentes strates de l’imaginaire collectif et ayant déjà engendré de multiples récits, convergents, divergents.

Saâdane Afif - Paroles - Wiels 2018 - (c) photo Hugard et Vanoverschelde Prenons les guitares électriques, qui n’a pas déjà une histoire avec une telle guitare, avec les multitudes de petites phrases et d’accords qui nous ont électrisés dans d’innombrables situations  et projections ? Qui n’a jamais eu à faire avec la géométrie, quoi de plus ancien, porté par des expériences et des récits qui accompagnent toutes les cultures, traversant infiniment notre relation au monde ? Qui n’a jamais été foudroyé par le rythme du blues et le tic tac du temps qui passe, qui n’a jamais été transporté par toutes les manières dont le blues se raconte, égrenant le fil ombilical de notre mélancolie par excellence ? Qui n’a pas été bercé par des histoires de rois, par des portraits de rois, amené à craindre le pouvoir de ces êtres de légende et s’étonnant toujours de les voir représentés comme des êtres nous ressemblant, éprouvant là, alors, le mystère d’une domination symbolique dépassant la figure, la fusion dans le corps du roi d’un être mortel et d’un principe qui se veut immortel. Quelle surprise si, par hasard, il nous advenait de rencontrer, dans une coulisse, un débarras, la défroque royale, son habit désacralisé, à la manière d’une image quelconque, immense, dégonflée, attendant de réintégrer le monde de la représentation et de la parade. Un simple et pauvre visage surdimensionné, emprunté.

Qui n’a pas rêvé d’avoir pour tombeau un objet, une maison, un paysage où il s’est toujours senti comme chez lui, épousé par ses volumes et espaces, et en épousant les moindres contours ? Et encore, qui n’a pas reçu de son père un message – écrit, parlé ou simple mimique iconique – qu’il conservera comme un oracle fondateur, qu’il va transporter et transformer à la manière d’un viatique pour s’enraciner, se sentir dans une réelle filiation avec les choses ? Et au cas où cette missive aurait manqué qui ne ressent cela comme un manque, espérant toujours recevoir, trouver un testament caché, même très modeste, un signe, une fleur du destin. Qui n’a pas fait les cent pas sur un quai de gare un peu perdue, désuète ou sinistre, presque de pacotille ou quai de triage et ne s’est senti entre deux lieux, entre différentes temporalités, ici et déjà là-bas, savourant puis après, surtout, craignant de rester coincé dans cet entre-deux secoué par des annonces criardes, métalliques, creuses, sorties de nulle part, injonctions presque codées, incompréhensibles ? Qui n’a fait, là, cette expérience des inter-mondes et de la menace du mauvais aiguillage ?

Revenons aux guitares, alignées comme un orchestre sans musiciens ou comme les croix d’un cimetière sonore. Objets magnifiques, mythiques, tellement bijoux fascinants qu’on les aimerait aussi parfaitement mutiques. Ils semblent toujours vibrer encore de toutes les guitares entendues. Mais elles résonnent vraiment, elles ne sont pas inertes, elles libèrent des sons. Laquelle, lesquelles, quand, comment ? Des bouts d’accord qui se propagent de guitare en guitare ou fleurissent dans le silence, sans qu’il soit possible de les localiser. Des fragments. Ça ne commence jamais vraiment. Ça ne finit jamais. Ça ne ressemble à rien. Pourtant, quand même, oui, ça ressemble à plein d’airs enfouis en nous, autour de nous, mais lesquels ? Ces fragments d’accords dispersés, plus tramés qu’on ne le croit au début, font revenir de façon entêtée, obsédante, comme le glas d’une cérémonie énigmatique, l’aura d’une multitude de cavalcades « guitaristiques » morcelées. En carillon fantomatique. En suspension. Ces treize Les Paul Studio, reliées et contrôlées par un programme informatique, forment un orchestre mécanique, hanté, presque organique. L’ordinateur commande un dispositif qui gratte les cordes. À chaque fois s’envole des bribes d’accords choisis parmi les « plus utilisés dans les plus grands tubes, tout au long de l’histoire du rock » (guide du visiteur). Voici, d’où vient l’aura, c’est de puiser dans cette mémoire collective de tubes que tout le monde connaît, de près ou de loin. Un dispositif de réminiscences, répétitives, individualisées, et qui se propagent dans l’ensemble des salles, développant un étrange climat, celui d’un tout qui aurait explosé et dont les miettes se dispersent de plus en plus loin sans espoir de se recomposer, irrémédiablement, ou au contraire d’une déflagration propulsant les morceaux désolidarisés vers un ailleurs où ils se ressouderont, redeviendront des ensembles solidaires, cohérents, un répertoire de tubes qui chantent à l’infini l’illusion de notre monde.

C’est à la manière d’un conteur performatif qu’opère quelques fois Saâdane Afif. Il invente une histoire-situation, à la manière d’un coup de dés, et la laisse être jouée par divers acteurs. Enfin, pas des acteurs de comédie, non, des gens dont c’est la vraie fonction dans la vraie vie ! Sur la place Jemaa el-Fna à Marrakech, lors de la 5ème Biennale, il a invité le professeur Dahmad Boutfounast a donner des conférences sur les fondements de la géométrie.

Chacune des sept leçons couvrait un concept – point, ligne et plan, cercle, triangle, carré, rectangle, polygone et volume – et la série de leçons a été répétée chaque semaine — Guide du visiteur

Une manière de réinjecter à même les mouvements et turbulences de la grande place, un savoir savant qui est né d’observations et de confrontations à l’espace et aux formes concrètes qui organisent le vivant et la pensée, utilisant de nombreuses perceptions populaires raisonnées. Poser les conditions d’une réappropriation. Redécouvrir à quel point l’acquisition d’une formalisation précise de certaines connaissances donnent des outils pour mieux agir sur son environnement, son milieu, son devenir, celui des proches. Les soucis de l’orientation de soi et des autres cultivés par la géométrie. Le professeur, dans la tension didactique qui l’anime, représente, dessine, trace des croquis et diagrammes. Pour souligner que ces formes et ce discours font partie de notre peau, de nos tissus perceptifs, de nos frontières sensorielles avec l’univers à explorer et décrypter en tous sens et avec densité, les traces dessinées et écrites de ces conférences ne sont pas renvoyées à un circuit d’édition universitaire ou scolaire : à titre d’exemple, c’est à même la laine et l’art de la nouer pour former tapis qu’un diagramme est confié à des « tisserands marocains du Moyen-Atlas (…) La spécificité des nœuds berbères fait leur solidité : ils créent une structure dense, avec des fils partant dans toutes les directions, ce qui rend le motif abstrait encore plus abstrait. » (Guide du visiteur) l’Art du nouage caractérise bien les propositions plastiques et narratives de Saâdane Afif et les interactions qu’elles suscitent avec nos propres corporéités narratives. C’est un art pensé pour qu’il se raconte, se relocalise dans d’autres échanges que muséaux, infimes, dans l’infra-mince de l’humain multiple, au hasard.

 

Pierre Hemptinne
Photos : (c) Hugard et Vanoverschelde / Wiels, 2018


Saâdane Afif : Paroles

Jusqu'au dimanche 22 avril 2018

Wiels

354 Avenue Van Volxem
1190 Bruxelles (Forest)

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