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La sculpture mentale de Pascale Marthine Tayou

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publié le par Alicia Hernandez-Dispaux

Pascale Marthine Tayou - (c) Alicia Hernandez-Dispaux
Depuis une dizaine d’années, Pascale Marthine Tayou, natif du Cameroun ayant élu domicile à Gand, occupe une place de choix sur la scène artistique internationale.
Ce qui est de notre côté de la montagne paraît toujours tellement vrai, que si nous ne sommes pas ouverts nous serons perdus de l’autre côté, car derrière cette montagne il y a d’autres vérités. — Pascale Marthine Tayou

Depuis une dizaine d’années, Pascale Marthine Tayou, natif du Cameroun ayant élu domicile à Gand, occupe une place de choix sur la scène artistique internationale. L’exercice d’écriture sur ce plasticien est périlleux lorsque suivant sa méthode, il faudrait partir du néant, réécrire nos dictionnaires et nos codes pour sculpter nos mentaux et produire du neuf. Faiseur plutôt qu’artiste, fabriquant de propositions plus que d’œuvres d’art, le vocabulaire de Pascale Marthine Tayou est doté d’une sémantique riche et multiple.

Pascale Marthine Tayou - Poupée Pascale, 2014Une plongée dans son univers suffit pour s’émerveiller du contraste créé par l’association entre objets et matériaux improbables pour un résultat étonnamment harmonieux ! Pour exemple, en fusionnant du verre de Murano et des matériaux organiques évoquant la culture africaine dans ses Poupées Pascales, le plasticien permet aux objets d’être porteurs de nouvelles réalités. L’impression d’équilibre qui émane de ce mariage est sans nul doute le résultat du temps précieux qu’il a pris à écouter ces objets afin de montrer que le rêve est encore possible. Les Poupées Pascales sont aussi caractéristiques de la production de Pascale Marthine Tayou et de son identité même, car elles personnifient l’idée de superposition de cultures et d’enrichissement par celles-ci. Emblèmes d’un peuple baigné dans un métissage culturel d’après colonisation, ces figurines formalisent aussi un homme marqué du sceau d’un monde globalisé, délocalisé, « débocalisé (sic) ». Plus que l’histoire d’une culture précise, c’est donc avant tout la dimension universelle de notre communauté que Pascale Marthine Tayou nous raconte à travers ses propositions.

Le rapport à la nature s’exprime de manière logique dans ses créations. Moins qu’une fin en soi, il s’agit d’un véritable devoir qui réglemente son travail et auquel il ne saurait échapper compte tenu de sa nature d’homme. Comme il le souligne, en tant que particules du monde, notre relation au cosmos est déjà « passivement active ». Mais si de nombreuses installations sont teintées de thématiques liées aux maux de notre planète comme Plastic Bags, Congo River, Lampedusa, Cobalt, et bien d’autres encore, Pascale Marthine Tayou ne produit pas pour revendiquer une idéologie qui détiendrait la Vérité. À travers sa production, c’est d’abord lui-même qu’il tente d’interroger sans pour autant imposer son questionnement au spectateur. Ce qu’il définit comme étant son devoir n’est pas forcément le devoir de l’autre, bien que Pascale Marthine Tayou semble vouloir nous rappeler qu’une prise de conscience est nécessaire. « Si nous sommes libres de nos choix, c’est à chacun de porter en lui son engagement ». Lui, a donné corps au sien depuis une vingtaine d’années en créant. Créer et produire est une des solutions qu’il a adoptée pour opérer sa propre mutation et éviter d’être un acteur passif. En partageant ses créations, c’est une tentative de mutation plurielle, de mutation des consciences, qu’il met en place.


Par ailleurs, ses propositions témoignent également des constats inévitablement générés au contact d’une nature souvent disgracieuse. Selon Pascale Marthine Tayou, l’homme est fondamentalement un rêveur ayant horreur du vide, qu’il comble en créant. Mais, devenu créateur, il produit et, comme tout effet découle d’une cause, ce qu’il produit engendre tant du bon que du mauvais. Le travail de Pascale Marthine Tayou raconte très simplement cette réaction de cause à effet au travers d’un langage esthétique particulièrement attrayant. Car en tant qu’amateur de belles choses, le plasticien fait le choix de maquiller ses créations en leur donnant une forme séduisante. Pourtant, lorsqu’on y regarde de plus près, on se rend compte que dans l’étincelant on trouve parfois des lames de rasoir ou de douces épines qui sèment le doute chez le spectateur attentif. Choquer ne fait donc pas partie du langage du faiseur qui est conscient de l’importance de traiter avec délicatesse les réalités que nous vivons tous.

(…) jusqu’au moment de ma découverte, j’essayais d’atteindre le soleil comme tout le monde. Il y avait deux rangs : l’un était pluvieux, l’autre un peu moins. J’étais dans la foule, là où il y avait le moins de pluie, mais la porte à laquelle menait cette voie était fermée. J’ai donc décidé d’emprunter le chemin où il pleuvait le plus. La porte était ouverte. En la traversant, j’ai découvert le soleil et aussi, que la porte fermée donnait sur le même territoire que celui de la porte par laquelle j’étais entré. Je suis donc retourné dans la foule pour dire aux autres de braver la pluie et que leur porte donnait sur le même soleil que j’avais découvert, mais personne ne m’a écouté. — Pascale Marthine Tayou

À travers cet extrait de mon échange avec Pascale Marthine Tayou se dessine une vision a priori pessimiste, mais fondamentalement optimiste du monde qui nous entoure et de la nature humaine. L’ouverture d’esprit de mon interlocuteur transpire à travers sa production et s’il laisse le choix à chacun des attitudes qu’il souhaite adopter face à ses créations, on ne peut que recevoir avec grand soin ce qu’il nous donne à voir afin de cultiver nous aussi cette ouverture et laisser ce faiseur sculpter nos mentalités au moins le temps d’un échange ou d’une exposition.


Alicia Hernandez-Dispaux

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