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Joséphine Kaeppelin - Que faisons-nous et avec quelles intentions ?

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publié le par Alicia Hernandez-Dispaux

Joséphine Kaeppelin
Quelles sont les limites du champ d’action de l’artiste et comment ce dernier peut-il, à travers ses propres questionnements, nous pousser à l’introspection sur nos activités quotidiennes ?

Joséphine Kaeppelin (FR), artiste et prestataire de services intellectuels et graphiques, a choisi de s’établir à Bruxelles. Elle a investi l’un des studios proposés par Greylight Projects, organisation d’artistes indépendante, également établie aux Pays-Bas.

Le fondement de la démarche artistique de Joséphine est un questionnement sur la notion de travail. Ses recherches prennent initialement leur source dans sa fascination pour les rapports qu’entretiennent l’Homme et la machine. Pour Joséphine, il s’agit peut-être d’une tentative qui viserait à lier ces deux entités dont les intentions sont pourtant bien distinctes. Effectivement, que se passe-t-il lorsque se rencontrent la rigidité de la machine et la subjectivité de l’être humain ? Concrètement, l’artiste tente de répondre à cette question en jouant avec son imprimante et un logiciel de traitement de texte en se donnant pour objectif de faire surgir du sensible dans ce qui a priori semble l’avoir banni. En d’autres termes, il s’agit pour Joséphine d’investir de sa présence un résultat qu’elle obtient à l’aide d’une machine.

Mais comment créer un espace de liberté dans des systèmes structurés et au sein desquels le hasard est proscrit ? Mue par la nécessité de communiquer et de rompre avec la solitude du travail d’artiste, elle en vient à demander à des individus (employés dans diverses entreprises et secteurs d’activité), de s’immiscer dans leurs outils de travail en posant un geste, une action visant à déclencher une introspection autour de leur pratique. La question du sens est posée. Que fait-on au juste et avec quelles intentions ?

Au-delà même de l’objet machine et de son influence sur notre liberté d’action, ce qui intéresse plus largement Joséphine au fil de ses réflexions, ce sont les systèmes qui façonnent notre société (plus particulièrement ceux liés au monde du travail) et par conséquent, nos rapports sociaux et notre rapport à nous-mêmes.

D’instinct, Joséphine ouvre ses recherches au champ du relationnel en s’adressant à nouveau à des professionnels de secteurs variés afin de sonder leur avis sur la valeur intime de leur travail en réalisant cette fois des audits. Dans un premier temps, les collaborations sont compliquées. Il n’est pas facile pour l’artiste de se mettre en relation avec les personnes interpellées qui ne comprennent pas toujours la finalité de son projet (surtout lorsqu’elle se dirige vers une sphère qui n’est pas celle de l’art ou de la culture). De plus, l’espace d’échange n’est pas réellement formalisé. C’est pour cette raison qu’elle s’attribue un statut similaire à celui de consultante, son nouveau titre (prestataire de services intellectuels et graphiques) augure une nouvelle phase dans son parcours d’artiste.

La pratique de Joséphine rappelle ce que Nicolas Bourriaud nomme l’art relationnel, c’est-à-dire un art mettant l’accent sur « l’expérience de la relation sociale ». En fait, cette démarche se situe dans une mouvance apparue dans les années 90 au sein de laquelle les artistes, dans un acte engagé, tentent de lutter contre une société favorisant la communication de masse au détriment des échanges interhumains. En plaçant les relations humaines au cœur de son projet, l’artiste devient sociologue. L’artiste-bureaucrate, comme l’écrit Hervé Fischer (l’un des précurseurs de l’art relationnel), qui questionne les rapports individus-société est comparable à l’artiste-consultante qu’est Joséphine et qui, selon le même principe, interroge le sens de notre travail « dans un système qui ne tolère pas sa mise en question ». C’est en cela que l’on peut considérer son œuvre comme étant subversive, tout comme son nouveau statut d’ailleurs.

Produire pour accumuler et peut-être ne jamais partager, ça ne fait pas sens pour moi… Je préfère alors agir, aller vers l’autre et m’adresser à lui, et peut-être moins produire (ou ne pas).  — Joséphine Kaeppelin

Il reste à savoir quelle place occupe l’objet d’art dans cette pratique artistique qui semble l’avoir mis de côté ? Cette question va en effet de pair avec celle du rôle et du sens du travail de l’artiste. Selon Joséphine :  « L’artiste doit se poser la question de comment, avec qui et pour qui il travaille, voire même, dans une espèce d’écologie ou d’éthique de la production. Produire pour accumuler et peut-être ne jamais partager, ça ne fait pas sens pour moi… Je préfère alors agir, aller vers l’autre et m’adresser à lui, et peut-être moins produire (ou ne pas). L’échange est déjà quelque chose pour moi. Et s’il n’y avait pas d’objet à la fin, j’aurais tout de même l’impression d’avoir travaillé parce qu’il s’est passé des choses. »

Finalement, les audits que mène Joséphine au sein d’entreprises diverses relèvent d’une pratique artistique donnant lieu ou non à des objets d’art dont le statut s’apparente à quelques traces ayant permis l’échange. Photographies, blouse, jeux fabriqués par l’artiste afin de faciliter la communication, sont autant d’objets d’art produits en vue d’un projet bien défini par Joséphine, celui d’interpeller son interlocuteur et de faire en sorte qu’il se passe quelque chose en créant des circonstances favorables pour que l’introspection (autant celle de l’employé que celle de l’artiste) puisse avoir lieu, germer et pourquoi pas, mûrir ?


Alicia Hernandez-Dispaux

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