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I’m Not Your Negro – « History is not the past. It is the present »

James_Baldwin
« Un message puissant que l’on se prend en plein visage », tels sont les mots de Raoul Peck, réalisateur de « I’m Not Your Negro » co-écrit avec James Baldwin, salué par la critique, nommé aux Oscars 2017 et en salles chez nous.

En toile de fond, un livre projeté mais jamais écrit par James Baldwin (1924-1987) sur l’histoire de son pays, l’Amérique, en hommage à trois de ses amis assassinés l’un à la suite de l’autre : Medgar Evers (1925-1963), Malcolm X (1925-1965) et Martin Luther King Jr. (1929-1968). À l’instar de ces trois figures emblématiques, l’écrivain afro-américain est un acteur éminent du mouvement des droits civiques aux États-Unis. 

Le réalisateur du film, Raoul Peck, s’est donné l’objectif de reconstituer ce livre, éparpillé dans chacun des discours et chacun des écrits de James Baldwin. En découle une structure par chapitres et un souci fondamental de n’utiliser que des propos tout droit sortis de la plume de l’écrivain ou proclamés par ce dernier. Cette manière de procéder renforce la puissance des paroles lues par une voix off douce mais grave, la voix de James Baldwin incarnée dans celle de l’acteur Samuel Jackson.

Dès l’âge de dix-sept ans, Raoul Peck découvre la littérature de cet auteur engagé. Il est immédiatement séduit par la limpidité de son discours et sa capacité à mettre des mots justes sur la réalité quotidienne des hommes noirs et à laquelle il peut s’identifier. Pour son film, le réalisateur n’a eu aucune contrainte d’échéance ce qui lui a permis de prendre régulièrement du recul pour se doter d’un regard neuf sur son travail. Cela se ressent tant sur le fond que sur la forme. Le long-métrage est ficelé et bien fini. En plus d’avoir bénéficié d’une vraie liberté pour réaliser son documentaire (puisqu’il en est lui-même le producteur), il a joui d’une documentation étayée dispensée par les ayants droits de la figure qu’il a choisie pour nous parler de l’Histoire des États-Unis d’Amérique.

Que nous raconte cette histoire des USA ?

Plus qu’une histoire de couleurs de peau, c’est une histoire de crainte et d’ignorance dans laquelle la figure du blanc et la figure du noir s’affrontent plutôt qu’elles ne se confrontent. Cette histoire est aussi celle du pouvoir et de l’argent, dont la suprématie blanche est la métaphore.

Il m’aura fallu plusieurs recherches avant de pouvoir commencer à écrire à propos de ce documentaire actuellement en salle aux cinémas Vendôme et Aventure (Bruxelles). Il m’aura aussi fallu du temps pour digérer l’information reçue et pouvoir en extraire une pensée claire. Car après le visionnage, mon sentiment est mitigé à tel point que je suis moi-même étonnée par l’effet que ce film a bien pu créer en moi et pas seulement, puisque lors du débat qui succède la séance, le public semble tout aussi sonné.

Quelle est donc la nature de mon ressenti encore à chaud ? Comment Raoul Peck réussit-il, à nous faire vaciller d’une émotion à l’autre ? Et comment les procédés utilisés donnent-ils à ce témoignage une dimension universelle ?

Sans vraiment dévoiler de grand secret sur le dénouement du documentaire et au risque de vous décevoir, il n’y aura pas de happy end. La réalité est dure mais objective. C’est le parti pris du réalisateur, qui se place ainsi dans la droite ligne de sa figure de proue. À vif, nous voilà donc enclin à un sentiment de culpabilité et d’amertume, tandis qu’avec un peu de perspective, c’est un sentiment de responsabilisation qui nous submerge. C’est que les archives audiovisuelles rivalisent d’intensité avec les archives scripturales. Entre la célèbre photographie de Dorothy Counts, moquée par ses condisciples blancs lors de son premier jour d’école, et les images (insupportables) de la Campagne de Birmingham, il est difficile de ne pas baisser le regard pour esquiver ou par honte, même si l’objectif est de nous confronter à une réalité existante en nous rappelant que la suite de l’histoire dépend de nous en tant qu’individu et en tant que collectivité.

Qu’est-ce qui rend le propos de Peck aussi sensé et presque violent ?

Dans un premier temps l’intelligence du langage cinématographique usité et par lequel on comprend l’une des clés du message de ce film. Cette histoire n’est pas celle du passé mais bien celle du présent. Ainsi, les archives du passé plus ou moins lointain se superposent à celles d’aujourd’hui, nous obligeant à constater que la ségrégation raciale court toujours les rues en 2017.

La métaphore est un élément constitutif du film. Essentiellement utilisée à partir de références au cinéma hollywoodien (une vingtaine environ), celles-ci reflètent le modèle sociétal occidental tel qu’il a été conçu par les blancs. Un regard à la loupe sur le cinéma américain des années 1930 aux années 1960, qui ne montre qu’un pan de réalité, celle vécue par la population blanche du pays et qui perpétue l’idée d’une Amérique où démocratie rime avec féérie…

Dans un second temps, James Baldwin, à travers des paroles puissantes, affiche une vision pure, intelligente et objective de la question du « negro problem » comme il l’appelle et révèle ainsi des vérités avec une telle clairvoyance que cela en est renversant.

Nous y voici. Le sentiment que nous procure ce film, en dépit du bouillonnement de tristesse, de colère, d’amertume et de culpabilité, est bien celui de la clairvoyance. Comme si, Raoul Peck, à travers James Baldwin, parvenait à nous élever à ce niveau de conscience limpide sur une situation complexe. Comme s’il nous déballait crescendo, la réalité, celle que nous (les blancs) avons du mal ou ne voulons pas voir, parce que nous n’y sommes pas confrontés ou parce que nous décidons de rester ignorants et apathiques face à la condition des hommes de couleurs.

Deux images, deux expériences, jamais confrontées.

Ces niveaux de réalité sont exprimés à chaque recoin de I’m Not Your Negro. Ils sont présents dans les discours de James Baldwin, qui a le don de partager sa réalité quotidienne en basant son argumentation sur des exemples concrets. Ils sont perceptibles dans les extraits de films hollywoodiens, dans les archives de presse audiovisuelles. Ils sont également explicités très clairement en une ultime métaphore : celle d’un Gary Cooper et d’une Doris Day dansant avec une ridicule candeur et, en contre-pied, celle d’un Ray Charles chantant « What'd I Say » sous les regards d’une foule en délire. Deux images, deux expériences, jamais confrontées.

Rythmé par les assassinats de ces fidèles amis, le film est ponctué par des prises de vue chargées de signification à chaque annonce. La caméra fixe le ciel comme pour évoquer l’ascension de ces âmes martyres vers le divin, bien que Baldwin ne soit d’aucune confession, n’appartienne à aucun mouvement et se place davantage comme un témoin dont la tâche serait de sillonner les routes des États-Unis aussi souvent et aussi librement qu’il le souhaite afin d’écrire l’histoire et de la faire connaître.

Déconstruire l’image de l’Amérique et du racisme, remettre en question l’idée même de démocratie, déconstruire la figure du « nègre » en touchant du doigt la question de l’inconscient collectif. C’est en quelque sorte ce que nous propose ce documentaire.

What white people have to do is try to find out in their own hearts, why it was necessary to have a nigger in the first place, because I am not a nigger, I am a man. But if you think I am a nigger it means you need him. The question you’ve got to ask yourself is : why ? The future of this country depends on that. — James Baldwin
Pas d’espoir, ni même de désespoir donc, simplement une réalité objective à laquelle Raoul Peck réussit à nous confronter.


Alicia Hernandez-Dispaux