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Higelin In Memoriam : un fils de la terre et du vent

Jacques Higelin - Alertez les bébés - photo de la pochette
Jacques Higelin est mort le 6 avril 2018. Voici un hommage différé, passé le moment de l’émotion qui entoure la disparition. On a célébré l’artiste en tant que personnage public. Mais qu’en est-il des multiples sillages subjectifs qu’il a suscités chez ceux et celles qui l’écoutaient ? Ces sillages singuliers composent un héritage pluriel, ramifié et qui continue de croître.

Se souvenir de Jacques Higelin n’est pas quelque chose qu’enclenche son décès. C’est une habitude, - à la manière d’un chapelet à égrener, de petites pierres à semer derrière soi –  entamée depuis de nombreuses années parce que, depuis le début, il y a tellement de temps qu’il est là, sous des formes diverses qui surgissent, cristallisent, s’estompent, remontent… Les premiers airs de lui, entendus par hasard, à la volée, volètent au-dessus du chemin qu’il a fallu trouver, tracer, tisser. Ils ont été entendus-absorbés à l’âge où tout s’imprime fort, de manière contrastée, dans ces périodes de recherche et de construction, d’incertitudes et d’affirmations bancales de soi, oscillant entre tendresse et adrénaline. L’âge où l’on sent que le déséquilibre est source de vie, de mouvements et d’impulsions destructrices ou salvatrices, nœuds de défis. À l’adolescence, le cerveau enregistre profondément tout ce qui touche et remue la sensibilité à vif, écorchée, généreuse.

Il faut revenir en arrière. Il y a une aspiration puissante et contagieuse, autant contextuelle que physiologique, dans les années 1970, qui pousse à trouver autre chose que ce que dessinent la famille-l’école-l’armée-le boulot, sans savoir forcément vers quoi aller. Mais ça doit coïncider, quand même, avec un besoin de balade, d’aubade, ça doit venir combler une envie de chanter, à plein poumons, vers des grands horizons inclassables, ou de siffloter en dehors des sentiers battus

Justement, dans la cour de récréation, les plus grands, ceux-là mêmes qui ont un look libéré, parlent de temps en temps d’un mec, d’un chanteur, apparemment il les fait marrer, pas loin de l’extase, des disques circulent. Jacques Higelin. Puis un jour, tard le soir chez un ami, à la télévision, je découvre le mec, le chanteur, et j’hallucine, je le reconnais (et j’imagine que la scène a dû se produire, à l’identique, pour beaucoup d’autres). Sur un plateau de variété, il interprète « Cigarette », ou « Mona Lisa Klaxon ». Je suis / On est subjugué. Un souffle dont on ne comprend pas tout tout de suite, mais ça déferle et ça parle de guitare, de fusil, de décharges, d’Eddy Merckx… Il est peut-être difficile aujourd’hui de mesurer ce que cette apparition représentait en termes de libération. Il se passait quelque chose d’inédit, d’explosif : donc, le renouveau, les nouveaux départs étaient possibles. « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » restait accessible dans toute sa splendeur sauvage. L’histoire n’était pas finie. Et, en même temps, à y bien regarder, et en plongeant ensuite dans l’écoute répétitive des sillons enregistrés, il était évident qu’il ne s’agissait pas d’une rupture totale, purement iconoclaste. C’est probablement cela aussi qui fait que cette voix inattendue comportait une chaleur accueillante, enivrante. Elle était dans un chemin déjà installé et le kidnappait. Parce que, à certains égards, sans forcément pouvoir l’expliciter, je discernais des liaisons (fantaisistes humanistes ?) avec les répertoires de Trenet, de Chevalier tels que mon grand-père, facétieux, aimait les entonner, se souvenant de sa jeunesse à pousser la chansonnette dans les bistrots du Centre (plus tard, en connaissant mieux la biographie d’Higelin, je me rendis compte que cette filiation n’était pas tombée de nulle part).

Je ne veux pas revisiter la discographie, épingler les chansons qui m’ont le plus collé au corps. Je préfère partir du corps, justement, et y retrouver ce qui, de l’écoute souvent compulsive d’Higelin, s’est métabolisé en moi. — Pierre Hemptinne

Jusqu’à devenir une part du vivant, poétique et musical, presque une musique imaginaire qui me hante naturellement, intégrée au fonctionnement organique global, celui-ci étant d’emblée aussi un fonctionnement pluriel, connecté à d’autres organismes, humains et non-humains. (Une manière de penser sa place dans l’univers qui perce dans de nombreuses chansons d’Higelin où il suit les crêtes, dopantes et dépressives, du fusionnel avec les énergies de la vie et la mort.) Cela implique d’en repasser par la carte silence. À ma grande surprise, ce ne sont pas les titres que j’aurais eu tendance à désigner comme les plus marquants qui surnagent alors. Ce qui remonte en premier à la surface, c’est même une rumeur, un galop léger, un mouvement avant même d’être chanson, un courant d’air. Je l’entends, c’est là, et pourtant tout est émoussé, l’air, l’instrumentation, l’arrangement, les paroles, le timbre de voix, tout est flou. Pourtant ça m’enchante et m’emporte. Et je le reconnais, c’est un zinzin qui revient souvent, spontanément, sans que je le convoque, en osmose avec de nombreuses situations, longues heures à vélo, déambulations méditatives au hasard des chemins, travail contemplatif au jardin, siestes sous les arbres, attentes presque sans objet sur un banc public, vague à l’âme inexpliqué… Je suis qu’un grain de poussière. À l’époque, oui, elle me plaisait, mais je la rangeais parmi les mineures. Même si, à la première écoute du texte, j’y décelais quelque chose de peu courant, le fait de ne pas placer l’humain dans une centralité par rapport au reste des peuples animés et inanimés. Et cette décentration irrigue les dimensions plus déchirantes et orgasmiques du répertoire d’Higelin. Cette chanson raconte un type d’homme fait de particules issues des différents éléments, non pas comme observateur distant, mais en pleine filiation : fils de la terre et du vent, fils du soleil et du vent, infiniment petit ou grand. C’est à la fois un grain de ce qui nous relie à l’ensemble de la matière, tout venant et tout retournant à la poussière, cette matière qui colle à nos bottines, mais qui aussi, passant dans nos actes, nos déplacements, nos intuitions, s’intercale et peut bloquer la machine.


Faire dérailler. Détourner. C’est le truc fascinant dans cette rengaine presque banale. — Pierre Hemptinne

(je penserais presque : volontairement banale, captant de ces airs inconsistants qui vont et viennent dans l’atmosphère des humeurs et l’individualisant en quelque chose d’unique). Dans la coexistence de courants contraires qui avancent complices, et qui se traduit dans le rythme, l’entrecroisement des lignes, les poussées vers l’avant et les déviances, les motifs à contre-courant, tout ça en douce, en dentelles. Les coulées empathiques et les contrariétés trouble-fêtes. Et cela, cette traîne tourbillonnante, m’évoque des situations bien spécifiques, qui collent à la musique et aux paroles (et vice versa), des expériences dont cette chanson constitue la bande sonore initiale, générique. Pas de l’ensemble de ce qui se passait dans ces aventures, mais de ce qui les propulsait, leur envol, quand ce qui va se passer se tient encore sur le seuil, entre-deux. Je veux parler de la pratique répétée de l’école buissonnière, cultivée comme une sorte d’art radical qui ouvre une autre exploration de l’espace et du temps. Car il s’agit de quitter le chemin tracé et d’aller à côté, parallèle ou perpendiculaire, d’éprouver l’orée de l’inconnu. De maintenant à ce soir, le temps est libre, je fais ce que je veux, que veux-je, que vais-je faire, qu’est-ce qui va se passer ? C’est angoissant et exaltant. Puis ça devient une sorte de drogue. Ce sont des courants où l’on s’éprouve beaucoup plus malléable, exposé à l’aléatoire, aux accidents, aux imprévus, à l’impensé, l’inattendu, petit et démuni et sommé de tisser une trame sur laquelle tenir. En prenant la tangente, l’écolier buissonnier est un grain de sable (invisible et pourtant opérant) dans la grande machine de la normalisation, et rien qu’un grain de poussière dans la matière dont il subit l’attraction, qui pilote sa dérive. L’école buissonnière, c’est se confronter au devenir comme restant toujours une page blanche, quoi qu’on ait déjà accompli, c’est l’amour des terrains vagues.

Alors, cette plongée dans un espace/temps alternatif, non quadrillé par les formatages et les dressages, n’a pas inspiré une série de chansons qui y seraient complètement dédiées, mais des moments, des bouts, des soubresauts, des passerelles, des sauts, des bouffées. Des bribes d’école buissonnière parsèment l’intérieur de nombreuses chansons et finissent par esquisser la résurgence d’un motif qui varie, qui organise des réminiscences. Par exemple, l’introduction de La Rousse au chocolat. Le bruitage (dont l’usage n’était pas si courant que ça, à l’époque, ça nous semblait même plutôt neuf) par lequel un vrai morceau de réel surgit, avec sa nonchalance, sa chaleur humaine légère, brouillonne, des pas, des paroles, leurs échos qui dans le hall de gare, lieu de rencontres. Les premiers vers, l’amorce mélodique chaloupée à l’accordéon, évanescente, traduisent la manière de s’étirer voluptueusement dans la salle d’attente, en baillant d’aise et la saveur fruitée du temps libre, sans objet, sans but, ouvert à l’observation gratuite, le regard qui erre, flotte et s’arrête, s’absorbe dans un être proche, réinvente un monde et crée une bulle provisoire qui dérive.



L’école buissonnière est souvent associée à la maraude, aux fruits de vergers et herbes sauvages que l’on goûte, frôlant le rêve de se nourrir directement à même la nature. A l’écart des circuits sophistiqués et proche d’une érotique de « fruits défendus ». — Pierre Hemptinne

C’est ce qui soudain nous revient et nous submerge dans On a Rainy Sunday Afternoon, son fil d’apesanteur qui perle et s’enroule, s’amplifie, envoûtant avec le souvenir charnel du goût de tes lèvres sous la pluie. Prendre la vague des plaisirs illicites (traditionnellement les bourgeois, les gens biens ne s’embrassent pas sous la pluie, n’y pensent pas, ne veulent pas être gouttes de salives parmi les gouttes de pluie.) Se laisser porter mais toujours garder le contact avec la naissance de la vague (équivalent au seuil à partir duquel on se lance dans un chemin qui ne mène pas à l’école), ne pas perdre de vue le stade minimal, le minimum, juste le minium, juste ce que tu sais faire, avant de mordre à pleines dents, quand tu te prépares pour n’importe quoi. Avancer, jouir, mais rester sur place, sur le fil.

Mais on l’a dit, le territoire sauvage, la page blanche, la confrontation à l’espace/temps vierge, ce n’est pas que plaisir. C’est une confrontation qui peut abîmer et angoisser. C’est l’expérience de la fragilité, de la vulnérabilité. — Pierre Hemptinne

Il ne suffit donc pas d’exalter primairement ces échappées, mais de les accompagner et de tendre la main à ceux et celles qui reviennent ébranlés de « ce pays sans frontière, hors-la-loi, poète, déraciné ». Higelin a cultivé une tradition de l’hymne et de la prière, de l’assistance aux paumés de tous genres : « si parfois ton âme désespère, quand les hommes t’ont humilié, lance une prière à l’univers entier, où que tu sois, je te rejoindrai ». Et dieu sait si on a pu beugler cette prière dans les décibels de la sono ou le silence des champs, pour sentir qu’à travers la chanson, une présence venait, en effet, nous rejoindre ! Il suffit d’avoir la foi ! Une autre manière de proposer le réconfort à toi qui pleure, qui hurle, qui te lamente, est de verser sur les blessures quelques rasades d’un chouette gros morceau de blues, de derrière les fagots, du fond de la musette, puisé là où l’on ne pensait plus aller, là aussi en revenant à quelque chose de premier, de simple dans un monde complexe, le blues, fait pour chanter et porter l’errance. Le blues reste une tangente essentielle.

Au fil des années, de l’âge qui grandit, de la complexification du trajet de vie, le flash de l’école buissonnière réapparaît sous des formes surprenantes, dans des contextes inattendus, loin des fureurs, des errances de l’ennui, comme un aviateur dans un ascenseur qui s’envole vers l’infini. Ou parfois, le grain de poussière se moque de lui-même, se glisse dans la peau d’un trouble-fête un peu lourdingue, perturbe la foule et les fêtards, erre et se cogne de corps en corps, avec une idée fixe imbibée et vacillante, je veux cette fille, cette fille, qui était avec moi, où est cette fille, cette fille, qui était avec moi, trouvez-la moi.

Et quelques fois, ça tourne vraiment mal, le grain de poussière se transforme en bestioles purulentes, « une de ces milliards de mouches, ouverte à en crever, sur le désespoir, la peur du noir ». Sur les trajectoires parallèles où il s’agit de donner sa vie à mort, d’attendre à tout hasard n’importe qui n’importe quoi, dieu seul sait qui, le diable sait quoi, les chutes peuvent être brutales, le retour de manivelle sévère, et le courage de vivre se retirer complètement des veines des téméraires. Il n’y a pas de remède miracle, sinon mordre la main tendue, tenter de se barrer sauvagement. Et Higelin a plus d’une fois esquisser des perspectives de rédemption, un peu naïve, parfois grandiloquente et racoleuse dans l’obstination à vouloir incarner une part d’enfance inaltérée. Pourtant, lorsqu’on découvrait et entendait pour la première fois – réellement, parce que personne n’avait chanter ça ainsi, ni au niveau de la fibre émotionnelle, ni au niveau du format -, l’invitation chorale à faire l’amour sans même savoir ce que c’est, le frisson était au rendez-vous. Dans l’espace-temps non normé, non borné de l’école buissonnière, constitué de plis indépliables, un tel frisson ne s’éteint jamais, même quand on n’y croit plus, il continue à courir, tracer le sillage d’un possible, la faille d’un revirement, d’une issue, d’une nouvelle page blanche, vive ou morte.


Pierre Hemptinne

photo de la bannière : pochette de l'album Alertez les bébés (Pathé, 1976)