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Grand Angle (BPS22) : peur sur la ville, peur de la ville ?

BPS22 - Grand Angle - Vivre la ville, vivre en ville
En lien avec les sculptures pour skateurs de Zarka, le BPS22 a organisé un Grand Angle intitulé "Vivre la ville, vivre en ville". L’art libère les pensées, déjoue les stéréotypes. L’insécurité est une construction culturelle.

La journée démarre avec Pascal Claude entouré des intervenantes et intervenants de la journée. Il sera le « passeur de paroles » et, pour une fois, ça ne sera pas juste une formule. D’emblée, il leur demande de dire rapidement ce qu’il « faudrait changer en priorité dans nos villes ». Alors oui, on dirait des méthodes d’animation un peu bateau, en même temps, travailler sur l’immédiateté, faire sortir le non-dit que peuvent représenter les formules usitées quand on veut aller vite, voire favoriser les hiatus des énonciations précipitées et provoquer par des raccourcis inévitables, ça aide à lancer une dynamique. Le ton est vite donné : nous avons des villes héritées du modernisme avec une vision principalement fonctionnelle, il faut retrouver la fraie relation à l’espace, repartir du corps, du piéton… Penser une ville inclusive pour chacun et chacune, changer de paradigme… S’interroger sur le sentiment d’insécurité que suscite la vue d’un SDF, personne la plus inoffensive qui soit… Défendre en priorité la notion d’espace public, l’espace de la rencontre, contre la tendance à la privatisation… Au lieu de toujours partir du budget et des coûts, favoriser des démarches collectives où le processus précède la question des financements, la méthode où le budget prime favorise des usages majoritaires…

Ce Grand Angle est pensé et organisé par un centre d’art, dans le cadre d’un programme de médiation culturelle accompagnant l’exposition Riding Modern Art de Raphaël Zarka. Un artiste dont les sculptures métalliques défient les skateurs, font l’éloge de cette manière particulière de glisser dans la ville, de voir et sentir autrement le tissu urbain. Il s’agit bien de réfléchir sur la ville, sur le vivre en ville, de manière transdisciplinaire mais toujours sur un fil artistique. Le lien avec les arts ou, d’une manière plus large, avec l’expérience esthétique, fait que tout au long du programme, ça infuse, ça germe, ça stimule l’exercice de pensée. Et ça ne se résume pas à « présenter des artistes qui traitent de la ville ». C’est plus fin.

Ça commence déjà avec les préliminaires où les livres cités sont des fictions, des reportages, des écritures où l’imaginaire et le vécu priment sur la théorisation. Avancée dans la nuit est une bonne introduction à la peur dans la ville. Les Livres de Daraya est un récit fort de résilience dans une ville syrienne massacrée où, le temps d’une pause, des habitants sortent des ruines, reconstruisent au grand air, si pas leurs maisons, l’espoir d’une ville un jour à nouveau habitable. Enfin, la chanson de Lavilliers sur Charleroi – clin d'œil – pose en quelques rimes le dérapage urbain aux impacts sinistres, « ma ville partie en vrille, ma ville partie en friche ». Mais le ton est donné, c’est la « peur » qui sera le gimmick de tous les échanges.

Ce fil permanent – comment l’art permet des réflexions décoincées – est aussi présent dans les témoignages radiophoniques sélectionnés par Bruxelles nous appartient. Aller recueillir la parole d’habitants souvent invisibles, enregistrer des ambiances sonores, cela relève autant de l’ethnologie de proximité, du souci sociologique que de l’attention esthétique aux gens et leur environnement, donc incorporant une manière artiste de soigner la relation à l’autre.

Le premier morceau de conversation se déroule avec l’architecte Michaël Bianchi qui a restauré les quais de la Sambre. Dans la restitution de son travail, il mettra en évidence la nécessité de résister à tout ce qui, au moment de la commande et du cahier des charges, tend à favoriser des visions majoritaires de la ville, en général fortement biaisées par, notamment, les problématiques de l’insécurité. Il faut savoir imposer d’autres approches. Ne pas se laisser faire. Par exemple, a contrario de la tendance très répandue qui consiste à rendre le mobilier urbain inconfortable, ou inapte à s’allonger, pour décourager les sans-abris de s’incruster dans l’espace public, il a privilégié un mobilier qui donne envie d’adopter toutes sortes de postures, à l’instar des rochers que l’on peut rencontrer dans un pique-nique et où il est bon se vautrer ou agréable de transformer en table de déjeuner. Autre à priori à combattre, le fait que les lieux doivent être cloisonnés, ne mélangeant pas les usages différentes, par exemple retenir à distance automobiliste, piétons, skateurs. Le quai est un espace partagé, les voitures comme les piétons cohabitent, se respectent, les trajectoires des uns et des autres ne sont pas enfermées dans des tracés clos. C’est un souci poétique des choses qui a guidé Michaël Bianchi. Il convoque la poésie en tissant des liens avec la mémoire. Pas seulement la mémoire circonscrite aux usages passés du quai – usage industriel du fleuve, chemin de halage et la Sambre comme rivière qui distribue la circulation des chemins et des routes -, mais la mémoire du paysage de l’ensemble de ce qu’on a appelé le « pays noir ». D’abord, en jouant le contraste, les nouveaux quais font dans le clair, le lumineux, le blanc. Ensuite, ce lieu urbain est aussi un point de vue d’où apercevoir ce qui entoure la ville, les lointains de cette région industrielle regagnée par la nature et, notamment, les terrils. C’est sur les terrils qu’il a été cherché l’arbre typique de ces boisements post-industriels sur sol pauvre, le bouleau qu’il réunit en bosquets entre ville et rivière. Cette rigueur poétique qui conduit à ce que cet espace soit multifonctionnel mais aussi polysémique, dommage qu’elle n’a pas été placée dans le cahier des charges de l’ensemble du réaménagement de Charleroi. La nouvelle poésie des quais, agréable, est peu de chose à côté du temps du consumérisme total, à deux pas de là, véritable nouveau cœur de la cité.

L’appel de la nature, canalisé dans le design poético-architectural, est au principe de l’initiative citoyenne que vient présenter Charlotte Belayen, le potager collectif du Jardin du parc. Voisin du parc Reine Astrid réputé pour sa population de dealers et toxicos, ce jardin n’a jamais eu de problème de mauvaises fréquentations. Encore un préjugé à tempérer. Ce jardin, géré de manière anarcho-poétique, est implanté sur le site d’une ancienne maison de maître. Le bail est temporaire, peut être interrompu n’importe quand, avec préavis de trois mois. Il témoigne du besoin énorme de souffler dans la ville, de l’utilité des interstices qui échappent aux politiques urbaines qui veulent tout contrôler (au besoin avec caméras). On y vient cultiver des légumes, sur des parcelles individuelles ou attribuées à des groupes. Autour de cette activité principale s’élabore toute une sociabilité hétérogène, spontanée. Bien des habitants viennent pour le contact, par sympathie, pour papoter, donner un coup de main, apporter de l’eau, contribuer au compost. Le souci de convivialité donne lieu aussi à des instants festifs.

La deuxième conversation tente de cerner l’importance de la précarité dans la ville. C’est Laurent d’Ursel qui ouvre ce sujet délicat souvent neutralisé par les bons sentiments et la sensation d’impuissance. L’approche est franchement non académique. Laurent d’Ursel est aussi artiste et c’est par le biais de performances artistiques qu’il a été conduit à s’intéresser aux précaires urbains (sans-abris, etc.) Et parfois, la frontière ne semble pas nette entre les deux domaines. Et tant mieux. C’est sans doute grâce à cet apport d’un esprit artistique qu’il ouvre des portes dans la manière de considérer ces êtres fragilisés. Ce que l’art apporte, avec son habitude de jouer avec les incertitudes et les catégories mal ou peu définies, c’est une approche beaucoup plus humaine, à l’écoute. On ne parle pas de réinsertion. Réinsérer dans quoi ? Selon quelle image dominante de ce que doit être une vie normale ? Selon quelle allégeance au système ? Pour imposer quoi ? Et faire perdre quoi ? Il n’y a pas plus de réponse quand on tente de savoir « mais au fond, que veulent-ils ? ». C’est très difficile de le savoir et de quel droit répondre à leur place. Avec cette approche iconoclaste, l’artiste assure le show, au grand bonheur du public surtout estudiantin. Mais le travail fourni n’en est pas moins concret, consistant. L’association créée par d’Ursel, DoucheFLUX n’impose rien, elle met des services à disposition pour soulager, soutenir, aider à conserver de la dignité. À l’intérieur de cette offre, chaque personne en détresse choisit ce qui lui convient. Prendre une douche ou participer à diverses activités culturelles, projections de films avec débats, par exemple. Les sujets de discussion sont choisis avec les personnes intéressées. On sent qu’il y a, derrière, un vrai intérêt, beaucoup d’échanges, d’attention. Et malgré tout subsiste une grande inconnue : personne ne sait vraiment expliquer pourquoi on se retrouve dans la rue. Les parcours sont complexes, multiples. On évoque des questions de faillite, de chagrin d’amour, de décrochages professionnels. Mais de nombreuses personnes affrontent ce genre d’épreuves sans pour autant se retrouver sur le trottoir. C’est ce que confirme le comédien Jean-Cristophe Quenon qui s’est largement documenté sur la vie des grands précaires afin d’incarner le personnage de la pièce On a fort mal dormi, tirée d’un livre de Patrick Declerck, un philosophe psychiatre qui a étudié de près l’existence des grands exclus. Au bout du compte, il serait irrationnel de vouloir savoir ce qui est bon pour ces fragilisés dont il semble malaisé de définir ce qui les conduit dans cet état de fragilité. Donc, forcément, il est déplacé de les juger et de les exclure de l’espace public. Au contraire, pour favoriser les valeurs d’hospitalité dans l’ensemble du corps social, il serait préférable de penser l’espace public comme « sans-abris admis », accueillant tous les précaires, par souci aussi de mixité sociale.

Une philosophie que confirme l’association Le Comptoir qui travaille avec des toxicomanes, non pas avec le souci prioritaire de les sevrer, mais de les secourir plus largement, leur proposer des moments de sociabilité, des actions qui entretient le goût de la dignité humaine, enfin, des interactions où ils sont avant tout considéré comme des personnes. Bref, avant tout, les considérer, leur témoigner de la considération humaine.  Bien entendu, tant mieux si ce travail d’échanges conduit à s’en sortir, à envisager des portes de secours, mais l’important est aussi de soigner ce qui ne se soigne pas, ce qui peut-être, probablement, n’a pas de guérison, appartient tel quel à l’expérience humaine collective, et qu’il faut accompagner au mieux, rendre moins infernal, moins solitaire et rejeté dans les limbes, dans les ruines, les squats innommables. Justement, cet innommable, le projet Entrez sans frapper l’a révélé. À la fois pour montrer la réalité intérieure de ces squats – non-dits des villes – et pour que ce soit montré avec le regard de ceux et celles qui y survivent, dans un geste d’expression autonome qui confère aussi de la dignité. Entrez sans frapper a consisté à confier des appareils photographiques jetables à des toxicos cachés dans les intérieurs urbains abandonnés. Véritablement confier, avec ce que cela implique de confiance. Pas dans une démarche de voyeurisme, mais de véritable rencontre qui débute avec une visite au Musée de la photo, se rappeler ce qu’est une photo, ce qui se passe dans l’instant du viseur et celui du déclencheur, ce que ça dit sur la position du photographe. Ensuite le travail a été collectif, pour la plupart (certains participants préférant œuvrer en solitaire). C’est-à-dire une visite partagée des lieux, une manière de faire qui, inévitablement, conduit chacun à raconter ces endroits, comment ils y sont arrivés, comment ils s’y arrangent, ce qu’ils y font, ce qui s’y passe. Ces lieux de vie clandestins prennent pied alors dans une narration autre que strictement individuelle et détermine ce qui sera cadré par l’appareil photo. Cette approche, aussi, permet de donner du sens au fait de les photographier, d’échapper au piège du cliché qui simplement montrerait l’horreur de cette existence marginalisée, mais rendre compte aussi du vivant qui s’y débat, et forcément d’une certaine beauté. La surprise en découvrant le résultat de cette entreprise – surprise de la qualité esthétique – est tributaire de bien de nos préjugés. D’abord, celui qui consiste à considérer ces toxicos comme tellement détruits et déchus qu’ils ne seraient plus capables de s’exprimer, impuissant à porter le moindre geste culturel. C’est oublié que beaucoup de ces personnes en souffrance ont au départ des sensibilités fortes, aussi élaborées que les nôtres, peut-être écorchées. Ils disposent en outre d’un bagage culturel aussi conséquent que n’importe quel autre citoyen, plus d’un se sont intéressés à l’art, ont peut-être dans le temps appris ou pratiqué telle ou telle discipline artistique, la musique, la littérature. Et se rendre compte de cela, avec sous les yeux les conditions de vie des toxicos tapis dans les friches, c’est mesurer une fois de plus combien nos villes ne sont pas pensées pour accueillir les fragiles, les exclus, les précaires, les blessés, les inadaptés, les désespérés. Au contraire, ils sont exploités pour en montrer une dangerosité et légitimer une gestion urbaine où prédominent la peur et la gestion de l’insécurité. À qui profite le crime ?

Après chaque échange, David Lallemand, chargé de projet auprès du Délégué général aux droits de l’enfant, dialogue avec un adolescent d’une école de Marchienne-au-Pont. L’exercice est difficile d’amener dans le débat la parole forcément décalée, naïve et inexperte (dans le bon sens du terme). La démagogie est toujours un peu latente. Mais il reste intéressant d’entendre, même avec toutes les limites inévitables, ce que pensent les jeunes. On y retrouve autant les bons sentiments impuissants, formels, mais au moins pas encore pervertis par l’épreuve du réel. L’indignation est toute fraîche et nous rappelle nos arrangements avec la réalité. « Il ne devrait pas y avoir de misère, il faudrait de la place pour tous ». Ou l’impact de l’urbain consumériste : c’est finalement dans les centres commerciaux que les « bandes de potes » aimeraient le mieux traîner, se sentiraient mieux accueillies. Voilà, nous adultes sommes responsables de cela.

Il reste que l’ensemble du dispositif – conversations avec du contenu, au croisement des sciences et de l’artistique, les capsules sonores de Bruxelles Nous Appartient, des témoignages raisonnés de pratiques de terrain, la parole des enfants, et le passeur de paroles – fonctionne bien. Même si l’on n’entend rien de fondamentalement nouveau, la mise en corrélation de toutes ces paroles est dynamique, inspirante. Nul doute que, pour les étudiants de l’Université du travail qui remplissaient une bonne partie des chaises, c’était une excellente prise de contact avec ces moments incontournables de publication de savoirs individuels et collectifs, qu’on les appelle journées de réflexion, colloques, séminaire, symposium…

Et encore, je n’ai assisté qu’à la matinée, la suite était très prometteuse.



Pierre Hemptinne

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