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Écritures numériques au Musée L

Alex Verhaest Temps mort Transnumériques
Monter une exposition d’art numérique revient toujours à parler d’autre chose que de technologie même si c’est pour retomber aussitôt dans la fascination pour la machine. Dans le cadre des Transnumériques 2018, Louvain-la Neuve met à l'honneur la diversité des écritures.

Avec ses outils neufs et ses territoires encore vierges, le numérique plonge l’art dans un véritable bain de jouvence. Prendre acte des mutations sociales, politiques et intellectuelles relatives à l’innovation est une nécessité qui affleure en même temps que le désir d'en jouer ou de se jouer d'elle. Jamais depuis la Renaissance la frontière entre recherche scientifique et recherche artistique n’a été aussi poreuse : artistes et scientifiques collaborent, dialoguent et s’observent quand leur territoires respectifs ne se confondent pas franchement et les fablabs sont conçus pour encourager les rencontres. Monter une exposition d’art numérique revient donc toujours à parler d’autre chose que de technologie même si c’est pour retomber aussitôt dans la fascination pour la machine. Signes des temps, les termes "numérique" ou "nouvelles technologies" recouvrent presque tout ce qui se fabrique ou se pense actuellement – on a les référents qu'on mérite. Comme symptôme le thème est porteur d'autant qu'il est mal défini, brassant l’effroi et la promesse, l’utopie et son spectre autoritaire.

En témoigne ce printemps l’abondante actualité des musées. En France, dans le Nord on peut voir la belle rétrospective que le LaM consacre à l’artiste cybernétique Nicolas Schöffer ; fréquenter la faune des Artistes et robots installés au Grand Palais ou prendre le temps de parcourir la fresque de Raphaël Siboni et Fabien Giraud 2045-1542 (A History of Computation) ; à Paris toujours, une immersion dans l’œuvre de Gustav Klimt permet à L’Atelier des lumières d'inaugurer un espace d'un nouveau genre, entièrement numérisé. La Belgique entend ne pas rester à la traîne. Bruxelles dispose avec iMAl de son propre laboratoire de création numérique. Des travaux de rénovation courant jusque 2019, l’exposition #Layers (Contempory Art in the Digital Era) se déploie à la Raffinerie. Tandis que, plus tôt dans l’année, nous avons vivement apprécié le montage de Visions aux Halles de Schaerbeek juste après la clôture de Hello, Robot à Gand, c’est au tour de Louvain-la-Neuve d’appréhender dans son Musée L récemment ouvert, ce qu’on appelle aussi les « nouvelles écritures » ou « écritures numériques ».

Derrière chaque œuvre, derrière chaque installation se profile presque toujours l’ombre d’une technologie moderne et la critique d’un formatage. Piloté par Philippe Franck, le projet Écritures numériques s’inscrit dans l’initiative des Transnumériques, plateforme de rencontre et de visibilité pour les arts et cultures différenciés. L’argument de l’exposition  n’a en soi rien d’original, prenant appui sur nos rapports avec la machine dans le but d'y (ré)introduire du jeu. Faisant fi des conduites individuelles, on admet donc que ces rapports sont génériques, stéréotypés, programmés. Ce que nous disent les détournements, distorsions, falsifications, mises en récit et étalement qui constituent la trame de ces « Écritures numériques », c’est que nous sommes d’emblée tous captifs de nos appareils. 

Des appareils et des objets  minimalistes parfois, volumineux souvent, le bruit des souffleries, l'odeur du plastique, des fils qui traînent au sol, des écrans de toutes tailles projetant des lumières plus vives qu'à proprement parler des images... L'évidente matérialité de l’art numérique n’a de prime abord rien de paradoxal tant elle fait écho à l’insistance de tous ces machines qui, quelle que soit leur taille ou leur visibilité, sont la manifestation concrète et anxieuse de la technologie dans notre environnement.

Les installations qui mettent en scène des smartphones, portables, montres, lunettes, écrans, puces, robots, pixels, fractals, lumière, électricité, mélangées à des substances organiques ou faisant appel à l’inconscient du regardeur n’ont, semble-t-il, pour nous atteindre, pas de meilleur levier que celui de nos 5 sens, la vue, le toucher, l’ouïe, l’odorat, le goût. L'étonnement qui nous saisit est davantage le résultat d'une mise en scène que de la grandeur ou de la profondeur d'un mystère, à croire que  les aventures de l'intelligence doivent nécessairement débuter par l'émerveillement ou par l’effroi, l’envie ou l’aversion, peu importe que ce qui la provoque soit ou non à la hauteur de l'émotion. Sur ce point, l'obscurité qui s'impose dans la première salle, salle dite du « Cabinet de curiosités numériques », a une fonction émotive, celle de nous mettre en condition, de nous plonger dans un état de demi-rêve – état  toutefois nuancé par la nécessité de lire les cartels si l’on veut comprendre ce qu’on a devant soi – d’amorcer pour nous ce voyage vers des territoires de science-fiction.

Un jardin électrifié traversé d’une lumière bleue attire notre attention. L'œuvre (Uninvisible 2.1) signée Alexis Choplain est aussi énigmatique qu’agréable à regarder. « Composée d'une dizaine de nouveaux dispositifs, elle tente, sous la forme d'une installation immersive, de produire des phénomènes optiques et sonores relevant de comportements aléatoires de l'électricité. » Un peu plus loin, Mathieu Zurstrassen réactive de vieilles superstitions toujours en vogue à l’heure de la pensée positive et de la théorie dite de la loi de l’attraction et s’interroge sur la puissance performative du langage. Sur les plateaux d’une balance deux fioles de riz (blanc, cuit à la vapeur) sont disposées de manière à recevoir en permanence des flux de messages issus des fils twitter de Donald Trump pour l’un, et de « love quotes » pour l’autre. Titrée I love you / I hate you, l’expérience vise à étudier l’état des grains de riz soumis à des régimes contrastés. Le riz de la haine virera-t-il au noir ? D’une blancheur immaculée lors de notre visite, nous ne saurons probablement jamais si l’aliment maudit portera la marque de l’opprobre dans sa matière. Ailleurs, une colonne de Lab[au] nous présente un exemple rougeoyant d’art génératif dont l'analogie avec le système sanguin ou capillaire tend à nous faire douter de nos spécificités organiques. Peut-on encore tenir en nous-mêmes quelque qualité que ce soit dont nous puissions nous assurer qu'elles nous définissent en propre, ou bien tout, absolument tout, même la sensibilité, peut désormais être reproduit, dépassé, embelli par la machine... Dans un tout autre registre, la présence, a priori incongrue en cet endroit, d'un cadre doré, d’apparence antique, très lourdement historié et cependant vide, sans autre contenu que lui-même, démontre à quel degré de kitsch, de délicatesse ou de déficit peut prétendre l’art lorsqu’il dompte l’algorithme. L’œuvre, placide, est signée Taylor Holland.

Parmi les œuvres les plus saisissantes, on notera celle d’Alex Verhaest intitulée « Temps mort » [illustration en bandeau]. C’est la vision d’un naufrage qui vous saisit et même de loin, un tableau de famille qui pourrait donner chair à la hantise, chaque personnage, à quelques détails près, variations de coiffure ou de tenue, figurant plusieurs fois sur la photo, dédoublements soulignés par des clignements d’yeux comme pour défier quiconque d’échapper à cette condamnation commune que serait leur malédiction (La Chute de la maison Usher). La table devant laquelle se tiennent ces êtres défaits exhibe une assiette retournée, des ciseaux ouverts, un couteau et des épluchures de fruits. L’arrière-plan se "ferme" d’une succession de cadres pouvant courir à l’infini, réitérant le montage absurde d'un dispositif mêlant appel de détresse et fatalité. On apprend que l’histoire est celle d’un suicide, et qu’il est possible de joindre ces gens par le téléphone, ceci bien que l’image, avec son constat d’incommunicabilité, vous en dissuade aussi vite. S’y résoudrait-on tout de même que ces personnages, dans une intolérable litanie de malheurs, vous asséneraient leurs sourds monologues. Plus qu'une image du désespoir, une œuvre accusatrice.

À côté des artificiala ou choses artificielles (opposées à naturalia, choses naturelles) auxquelles cette première partie de l’exposition aménagée en cabinet de curiosités fait honneur, une seconde partie, aussi brillamment éclairée que la première était obscure, présente une collection d’objets proposée par le collectif Disnovation.org.  À y voir de plus près, les travaux de Nicolas Maigret (en résidence à l’UCL) et Maria Roszkowska témoignent moins, à proprement parler, d’un état de l’art numérique que d’un état de la critique du numérique. Par un processus proche du désenvoûtement, le discours sur les technologies par la technologie a le pouvoir de se fondre dans la forme de l’objet qu’il met en question. Au fond, c’est une de ces formes d’activisme récent telles qu’on en voit poindre par centaines de milliers sur les réseaux sociaux. Le projet assume cette ambivalence. « Au carrefour entre l’art contemporain, la recherche et le hacking, DISNOVATION.org développe des situations de trouble, de réflexion et de débat défiant l’idéologie de l’innovation pour stimuler l’émergence de récits alternatifs. » (Disnovation.org, ma traduction).


Ici la vedette est incontestablement le téléphone. Une salle entière se voit consacrée à la découverte d’appareils chinois dont la caractéristique est d’être multi-fonction : téléphone-briquet, téléphone-rasoir, téléphone hello kitty… Technologie de niche, peu chère et peu fiable destinée à encombrer les marchés africains, d’Inde ou de Chine, rien de plus que des gadgets, une blague si l’on veut mais une blague emblématique d'une certaine désinvolture contemporaine à l'endroit du prix environnemental et économique que ces appareils engagent.

Une seconde salle présente Blacklists, un répertoire de sites malveillants, truands ou pornographiques -  un enfer de l’Internet figuré par une volumineuse compilation de liens dont la soi-disant nuisance se laisse à peine deviner tant leur formulation constitue l'ordinaire de nos spams... Entre la parodie et la poésie pure, l’exposition s’achève sur un Predictive art bot, autrement dit un générateur de concepts artistiques. Trois chaises longues invitent le visiteur à s’installer devant un écran pour s’abandonner à la rêverie de formes d’art futures et probables, détournement de la logique commerciale visant à anticiper jusqu'au moindre de nos désirs. Belle mise en abime pour une exposition qui, à force de vouloir coller à l’actualité du discours critique sur les technologies, en oublie peut-être l’autre versant, tellement plus porteur : celui de l’imaginaire.


On regrette parfois de ne pouvoir se dispenser d'avoir recours aux cartels et aux notes

On regrette parfois de ne pouvoir se dispenser d'avoir recours aux cartels et aux notes d’intention. Comme on aimerait perdre les repères qui, en nous inquiétant quant à l’avenir, nous ancrent un peu plus loin dans une certaine lecture du monde contemporain. Il faudrait alors qu’on nous plonge dans une vision qui sorte enfin des cadres de l’ordinaire, du concret, du présent, ne serait-ce que pour mettre toutes ces manières de voir et de penser - à distance.

Catherine De Poortere


EXPOSITION : ECRITURES NUMERIQUES

Production : Transcultures-Centre des cultures numériques et sonores, Musée L, UCL Culture. Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles (arts numériques). Dans le cadre des Transnumériques, biennale des cultures et écritures numériques.

Musée L

Place des Sciences, 3
1348 Louvain-la-Neuve

Jusqu'au 13 mai 2018

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