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Cet été, cap sur la mer Baltique... (8)

Festivals de Wallonie, Baltica, Estonie, Tubin

publié le par Nathalie Ronvaux

Tartu
C'est le compositeur Eduard Tubin qui nous introduit en Estonie, troisième pays balte de notre exploration musicale

Sommaire

Peu de compositeurs classiques estoniens ont eu une renommée dépassant les frontières de leur pays. Parmi ceux-ci, Arvo Pärt est sans conteste le plus connu. D’autres, comme Veljo Tormis et Erkki-Sven Tüür ont été gratifiés d’un certain intérêt sur le plan international et peuvent se targuer d’une honnête discographie. Quant à Eduard Tubin (1905-1982), sa notoriété nationale a sans doute pâti de son exil en Suède à l’arrivée des troupes soviétiques en 1944. S'il n'a pas sombré dans l'oubli, il le doit en grande partie à deux Suédois : le chef Neeme Järvi et Robert von Bahr, fondateur du label BIS ont été en effet ses plus ardents ambassadeurs en enregistrant presque l’intégralité de ses symphonies ainsi que ses pièces orchestrales et concertantes. En Estonie, ce sont les enregistrements d’Arvo Volmer qui ont permis de faire connaître sa musique orchestrale à ses compatriotes.

Jeunesse

Né à la campagne dans une famille de mélomanes, Tubin apprend à jouer de la flûte au sein de son école avant de recevoir de son père un piano dont il fera un usage apprécié par son entourage. En tant que flûtiste, il joue, comme son père tromboniste, dans la fanfare du village. A l’âge de 15 ans, alors que son talent et son penchant pour la musique sont définitivement établis, il poursuit son apprentissage musical dans la ville de Tartu, capitale culturelle et intellectuelle du pays. Au Conservatoire de musique de la ville, il suit des cours d’orgue et apprend la composition avec Heino Eller, figure centrale de la musique classique moderne d’Estonie et créateur de l’École de composition de Tartu.

Tartu

Group portrait of Estonian composers (left to right) Eduard Tubin (1905–1982), Olav Roots (1910–1974), Heino Eller (1887–1970), Karl Leichter (1902–1987) and Alfred Karindi (1901–1969) from the Tartu school of composition

Nous sommes en 1920, la guerre d’indépendance a libéré le pays du joug de l’Empire russe, favorisant ainsi les déplacements et l’accès aux études des Estoniens. Tubin bénéficie à point nommé de ce changement de régime. En 1938, il part en voyage en Europe où il rencontre Bartok et Kodaly. Il se rappellera les leçons de ce dernier lorsqu’il composera des œuvres faisant appel à la musique populaire de son pays.

Cet intérêt pour le folklore apparaît dans ses œuvres les plus anciennes. Dans ses deux premières symphonies, tonales de bout en bout, Tubin se réfère à des mélodies populaires sans les citer de manière littérale : il en utilise l’esprit pour colorer son discours.

La Sinfonietta

La Sinfonietta sur des motifs estoniens est très caractéristique de cette période et fait suite à deux autres pièces guidées par la même inspiration : la Suite de danses estoniennes et le ballet "Kratt".

Datant de 1940, elle est écrite en trois mouvements. L’œuvre débute par un solo de hautbois qui entonne un thème champêtre, repris ensuite par divers instruments au sein de l'orchestre. Ce principe de circulation gouverne toute la Sinfonietta, offrant à de nombreuses reprises une même mélodie à la façon d'une ritournelle. Le traitement de ces motifs n'est cependant jamais lassant, ils se renouvellent sans cesse en passant de pupitres en pupitres, sublimés par une orchestration riche et colorée. 

Symphonie n°8

Si ses premières œuvres portaient l’empreinte du post-romantisme, du folklorisme et de l'impressionnisme, le langage se tend peu à peu, devient plus acerbe et intègre à l'occasion la technique dodécaphonique. Après son exil en Suède, en 1944, sa musique se personnalise et les références à la musique populaire se raréfient. Le ton s'assombrit, frôle parfois le tragique. La rythmique devient souvent plus brutale, évoquant Stravinsky et Chostakovitch.

L'expression musicale de la Huitième symphonie (1966) illustre bien cette évolution. Phrase amples, graves pesants, rythmes incisifs voire martiaux... L'auditeur se trouve plongé dans un climat de désolation, mais aussi de grande tension  par l'usage de la dissonance et du chromatisme. C'est sans doute la symphonie de Tubin la plus introspective des 11 qu'il écrivit (la dernière étant restée inachevée).

Les opéras

Dans la deuxième moitié des années 60', lorsqu'il fut à nouveau possible d'établir des contacts avec l'Estonie, Tubin reçut coup-sur coup deux commandes d'opéras de la part du Théâtre de Talinn. Il y répondra en composant Barbara von Tisenhusen, opéra en 3 actes qui aborde le thème de la mésalliance entre une jeune femme issue de la noblesse et un roturier, et le Pasteur de Reigi, sur les conséquences tragique d'un adultère. 


Dans sa dernière période créatrice, Eduard Tubin exprime à nouveau son patriotisme pour l'Estonie. Il compose ainsi son unique Quatuor à cordes (1979) sur des thèmes estoniens. 

Requiem pour les soldats tombés

Il remet aussi sur le métier un vieux projet, abandonné en 1950 faute de n'avoir pu trouver les textes auxquels il aspirait. 29 ans plus tard, après avoir découvert les poèmes d'Henrik Visnapuu (1890-1951) et de Marie Under (1886-1980), il reprend le travail du Requiem pour les soldats tombés. Cette composition n'est en rien un office religieux. C'est un hommage aux jeunes combattants du pays, tombés au front lors des grands conflits qui ont marqué l'Estonie du XXème siècle: la guerre d'indépendance de 1918 à 1920 et les invasions successives russes et allemandes débutées en 1939.

Écrit pour deux voix solistes, orgue, trompette, percussion, chœur et orchestre, le Requiem se décompose en cinq mouvements.

L'orgue et la trompette introduise le premier mouvement, dans une ambiance lugubre. Entre le chœur de soldats qui exprime sa foi en son sacrifice pour les vivants ("Comme il est beau de mourir jeune - Comme il est doux de mourir pour vous"). Le deuxième mouvement est plus dramatique encore : la troupe assiste à l'enterrement d'un des leurs. Le chant des soldats est soutenu par l'orgue et des percussions véhémentes. Le mouvement central est plus intimiste. Une mère s'adresse à son fils rentré en permission, sachant qu'il va bientôt repartir au front. Le titre du quatrième mouvement, "les lilas" évoque les branches que les étudiants plaçaient dans leur encrier lors de la guerre d'indépendance pour manifester leur refus de la guerre. L’œuvre s'achève comme elle a commencé, par un rappel du premier mouvement, mais en version plus apaisée. Quelques notes d'une chanson folklorique viennent alléger l'atmosphère pesante qui a dominé le Requiem.


Outre ces quelques opus épinglés, Eduard Tubin a contribué à enrichir tous les domaines de composition de la musique classique: de la symphonie à la musique pour chœur, de la musique de chambre à l'opéra, du concerto pour soliste au répertoire pianistique, le tout dans une écriture qui a pu conserver son intelligibilité tout en utilisant un langage résolument moderne. Il est grand temps de (re)découvrir son oeuvre !


Nathalie Ronvaux

 Liens utiles 

Histoire de la musique estonienne 

Histoire de l'Estonie