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Cet été, cap sur la mer Baltique... (5)

Pologne, Festivals de Wallonie, Baltica, Gdansk

publié le par Anne Genette

Gdansk
Ville située sur la Mer baltique, Gdansk (Danzig en allemand) fait partie du Royaume de Pologne depuis 1454. Nous avons porté notre attention sur un manuscrit de la ville, pas uniquement administratif... Découverte.

En raison de son importance en terme de population mais aussi à cause de sa situation géographique préférentielle, la ville a très vite bénéficié de privilèges. Basée sur les livres de statuts hérités du Saint Empire Romain, la Loi de Danzig (Gdański Wilkierz) garantissait à la ville le droit d’entretenir des relations commerciales avec qui bon lui semblait, de frapper monnaie et d’avoir ses propres lois. Grâce à cette autonomie, Gdansk s’est rapidement développée pour devenir au 16ème siècle, une des plus grandes cités polonaises et une des plus riches. S’affranchissant de la Ligue Hanséatique, Danzig a établi des liens commerciaux directs avec les marchands hollandais leur vendant le grain amené par bateau par la Vistule ou encore des navires sortant de ses chantiers navals.  


Stephen Bathory

Jan Matejko, Stephen Bathory à Pskow (1872)

Un événement politique aurait pu faire basculer cette situation favorable. En 1575, lors de l’élection au trône de Pologne d’un nouveau roi, Danzig prit le parti de Maximilien de Habsbourg contre Stephen Bathory, prince de Transylvanie et époux d’Anna Jagellon, reine de Pologne. Ce dernier ayant remporté l’élection, il se retourna contre la ville qu’il assiégea pendant 6 mois en 1577. Devant la résistance farouche des assiégés, Stephen Bathory négocia un compromis confirmant le statut spécial de la ville en échange d’une coquette somme d’argent. Les marchands poussèrent un ouf de soulagement, la ville fit allégeance au nouveau roi de Pologne et les affaires prospérèrent de plus belle.

En cette fin du 16ème siècle, Danzig est la ville la plus favorisée du royaume de Pologne, drainant vers elle une population internationale, multiculturelle, multiconfessionnelle et polyglotte. Le terreau est fertile pour les artistes, toutes disciplines confondues. Ainsi l’organiste Cajus Schmiedtlein (ca. 1555–1611) quitta son emploi au Danemark pour participer à l’inauguration d’un nouvel orgue de grande taille installé dans l’église Ste Marie de Gdansk, inauguration qui eut lieu les 18 et 19 octobre 1585. L’événement fut l’occasion de réjouissances et pendant le concert, les gens burent du vin et jouèrent aux dés. La prestation de Schmiedtlein plut aux autorités ecclésiastiques puisqu’il fut engagé comme organiste sur le champ, recevant un salaire plantureux, un logement gratuit et des avantages en nature. Jusqu’à son décès en 1611, Schmiedtlein joua un rôle majeur dans la vie culturelle et musicale de la ville.

Eglis Ste Marie Gdansk

Son nom est intimement lié à un manuscrit conservé dans les Archives d’Etat de la ville de Gdansk sous la référence “Ms. 300 R/Vv, 123”. Le volume comptant 183 feuillets reliés porte sur sa couverture les initiales P W S P et le nombre 1 5 9 1. Ces lettres pourraient faire référence au propriétaire de l’ouvrage ou au nom du copiste tandis que le chiffre 1591 serait la date à laquelle les feuillets auraient été rassemblés. Parmi des textes précisant les droits et devoirs des citoyens de la ville, les noms des membres du Conseil de la ville entre 1343 et 1619, une liste des dépenses faites par le même conseil entre 1604 et 1605 dont le salaire des musiciens de la ville et d’autres documents techniques, figure de la musique notée en tablature. C’est cet élément qui va retenir notre attention.


D’après les éléments figurant sur les feuillets de papier comportant les tablatures, on estime que la musique a été mise par écrit entre 1587 et 1591 par la même personne, ce qui ferait de Cajus Schmiedtlein l’auteur de cette collection connue désormais sous le nom de Tablature de Gdansk. Celle-ci contient 42 compositions pour clavier notées pour 40 d’entre elles en intavolatura italienne, un système de notation très proche de ce qui se fait actuellement mais qui constitue un premier exemple de cette façon de faire à cette époque où, dans cette aire géographique, la tablature germanique prédomine. Deux compositions en tablature germanique, un arrangement du madrigal Laura soave de Germano Pallavicino et une pièce sans titre viennent d’ailleurs compléter l’ensemble mais il pourrait s’agir d’un ajout ultérieur, fait par une autre main que celle de Schmiedtlein. Les quarante pièces notées sous forme de partition se divisent en 17 fantaisies sur les 8 modes ecclésiastiques au style particulièrement homogène, 22 arrangements pour clavier de musique vocale sacrée ou profane et une mise en œuvre de choral.


Magnifique éclectisme de Schmiedtlein qui, pour agrémenter l’ordinaire musical des fidèles de sa paroisse a compilé motets en latin, lieder germanique, chansons françaises et madrigaux italiens traités en style germanique avec maintes diminutions et gloses savantes. Parmi les motets en latin figurent Pater peccavi in coelom de Clemens non Papa ou encore Deus in adjutorium de Roland de Lassus. Les chansons en français sont représentées entre autres par O combien est malheureux le désir de Claudin de Sermisy parue en 1562 ou Donnés secours ma doulce amye de Jean de Latre publiée en 1554. Les lieder allemands comprennent Joseph lieber Joseph mein de Johann Walter, édité à Wittenberg en 1551 ou Allein nach dir Herr Jesu Christ de Baldassare Donato, paru à Munich en 1585. O s'io potessi donna de Jacquet de Berchem, édité à Venise en 1556 et Io mi son giovinetta de Domenico Ferrabosco, publié aussi à Venise en 1542 font partie des madrigaux italiens.



Ce petit aperçu du répertoire contenu dans la Tablature de Gdansk permet de se rendre compte que Schmiedtlein se tenait bien au courant de ce qui se faisait un peu partout en Europe à son époque. De plus, ces pièces vocales sont arrangées avec beaucoup de diversité, les textures sont variées, çà et là, l’auteur recourt à des archaïsmes comme la technique du faux-bourdon ou des passages en homorythmie. Ces petits stratagèmes lui ont-ils évité la désapprobation de la hiérarchie religieuse face à cette musique profane ?

La cerise sur le gâteau ne s’entend pas, elle se lit dans le manuscrit puisque que le copiste, Cajus Schmiedtlein, peut-être, a truffé ses partitions d’épigrammes en latin, grec et allemand témoignant de sa grande culture. Parmi celles-ci, on trouve des réflexions à portée philosophique sur la condition humaine et la brièveté de la vie dont ce magnifique « Homo nil nisi bulla levis », l’homme est comme une bulle de savon. Une métaphore aussi légère que les sons qui forment la musique.

Anne Genette