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Bud Blumenthal danse avec les plantes

Leaves of Grass - Bud Blumenthal - photo (c) Pierre Wachholder
Son nouveau spectacle "Leaves of Grass" est actuellement au Théâtre 140.

“ (…) Singing the true song of the soul fitful at random,
Renascent with grossest Nature or among animals,
Of that, of them and what goes with them my poems informing,
Of the smell of apples and lemons, of the pairing of birds,
Of the wet of woods, of the lapping of waves,
Of the mad pushes of waves upon the land, I them chanting (…)”

(Walt Whitman, “Children of Adam” dans le recueil Leaves of Grass)

 

Dans Leaves of Grass – son nouveau spectacle, présenté actuellement au Théâtre 140 et influencé par le recueil de poèmes de l’écrivain sensualiste et transcendentaliste Walt Whitman (1819–1892) – Bud Blumenthal, chorégraphe américain installé depuis longtemps en Belgique, tente de répondre par la danse à la question suivante : « Comment montrer autant d’attention envers le monde végétal qu’envers les êtres qui nous sont chers ? ».

Dans cette optique, Blumenthal (« vallée de fleurs », un patronyme qui prend ici tout son sens) invite sur scène une délégation de plantes du Jardin botanique de Meise et, dans la lignée de spectacles précédents de sa compagnie Hybrid qui entendaient déjà mêler danse contemporaine et nouvelles technologies numériques, cherche à leur donner une vraie présence – autre que décorative – en guettant leurs mouvements par un système de capteurs et en insufflant les données récoltées entre autre dans la bande-son du spectacle. Les signaux émis par chaque plante devenant « le métronome de la respiration du spectacle, de son humeur. Son rythme. ».


Ce faisant, Blumenthal et son équipe réactivent en partie les visées d’une « nouvelle technologie » d’il y a cent ans, le cinéma, qui sa composante scientifique et par sa technique du time-lapse (rendu en accéléré d’un phénomène lent, filmé image par image) entendait elle-aussi nous rendre perceptibles des phénomènes trop subtils (trop petits, trop discrets, trop lents, trop silencieux) par rapport à l’acuité limitée de nos sens les plus souvent sollicités (la vue et l’ouïe). Filmées par les cinéastes scientifiques des années 1920 (Jean Comandon, Max Reichmann, etc.), les plantes sortent de leur immobilité ou de leur passivité apparente et se transforment en danseuses, partent en vrilles et en spirales, se déploient, projettent vigoureusement au loin leurs semences…



Pour revenir à Leaves of Grass de Bud Blumenthal, un des points forts du spectacle – plus sensuel et poétique que lourdement narratif ou didactique – est de presque arriver à faire oublier la technologie qu’il mobilise. À part quelques lourdeurs musicales – passagères – il use avec parcimonie des effets d’insistance que la mise-en-scène pourrait amener et laisse clairement la danse au premier plan. Ainsi, par exemple, le décor est minimal et presque immobile ; juste décliné sous plusieurs variantes subtiles. Une projection circulaire à droite du mur de fond de scène se transforme successivement en planète, en viseur de microscope ou en œilleton rond ouvert sur la somptueuse ramure d’un arbre (un peu comme le trou d’une camera obscura). Puis, il y a à gauche de la scène, pendant l’ouverture plutôt plombée, robotique et dystopique du spectacle un imposant parallélépipède presque à hauteur d’homme, une sorte de mégalithe de gros plastic noir pas vraiment engageant qui, une fois déshabillé de sa peau extérieure, fait basculer la chorégraphie :vers la lumière, vers une autre peau plus délicate et vibrante, vers le végétal, vers la communication entre humains et plantes, vers plus de sensualité…


De manière générale, ce sont justement dans ces articulations, dans ces interstices, dans ces moments où les éléments se ré-agencent (par exemple les moments où le groupe de six danseurs se reconstitue à partir des duos ou des trios dans lesquels il s’était divisé – ou, réciproquement, dans un mouvement de balancier, quand le collectif s’atomise à nouveau en individus et en plus petits groupes) que se nichent selon moi les moments les plus magiques et les plus touchants de Leaves of Grass. Comme si c’était justement , dans ces moments de contacts effleurés, d’impulsions qui mettent un nouveau mouvement en branle, de mues qui changent nos interactions que se trouve l’essence de la vie.


Philippe Delvosalle

photo: (c) Pierre Wachholder


Bud Blumenthal / compagnie Hybrid: Leaves of Grass

ce jeudi 9 mars 2017 à 20h30
+ ce vendredi 10 mars à 10h

Théâtre 140
140 avenue Eugène Plasky
1030 Bruxelles


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