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Lettre : à Anna Drijbooms (à propos de Gand : Gand est Gand)

photo Philippe Van Cauteren
Philippe Van Cauteren, Directeur du SMAK a répondu à notre invitation de carte blanche.


Gand est comme la boîte-en-valise de Marcel Duchamp : portable et compacte. Une ville maniable comme un coffre à outils, tout à la fois à portée de main et à distance. Ou comme un vieux corps mû par une âme jeune et dynamique. Je mange, bois, dors, travaille, marche, fais l’amour, pense, cours, rêve à Gand. Ce n’est que quand je parcours la ville avec des visiteurs étrangers ou quand je parle de la ville, que me souviens de quelle ville est Gand. J’oublie souvent à quel point Gand est unique, à quel point on peut y penser et y agir librement. Il y a des villes de ce pays qui font comme si elles possédaient un caractère de métropole, mais qui finalement ne sont que des villes de province. Gand est sans prétentions, humble (peut-être même trop humble), discrète. Gand est Gand. Une ville qui ne prétend pas être autre chose qu’elle même. Gand est une ville où le “Prix culturel de la Ville de Gand” peut être décerné à un artiste étranger. Avec l’œuvre Ai Nati Oggi (À qui est né aujourd’hui), l’artiste Alberto Garutti a réalisé sur la Veerleplein une installation permanente qui n’occupe pas juste l’espace public mais qui l’active. Je m’explique : à chaque fois qu’en enfant nait à Gand, dans l’une des quatre maternités de la ville, l’éclairage public de la place s’allume. Une ode à la ville et à la vie. Plus important encore, une œuvre silencieuse qui relie, qui sommeille et se faufile dans la ville et qui témoigne d’une confiance en l’artiste. Il doit s’être passé quelque chose avec cette ville. Comment expliquer sinon que des artistes internationaux reconnus comme Berlinde De Bruyckere, Michaël Borremans, Dirk Braeckman ou Peter Buggenhout ne veuillent pas échanger la vie à Gand contre celle dans une autre ville ou dans plus grande métropole ? Peut-être par le fait qu’ici l’histoire et les façades historiques ne sont pas utilisées pour créer une sorte de Disneyland pour adultes, mais plutôt comme une sorte de paravent tissé de bribes d’histoire, de folklore, de littérature, de musiques et d’images. Gand est une sorte de marais culturel fertile où des libraires indépendants s’engagent encore à résister à la paresse et au nivellement par le bas du monde littéraire, où le label El Negocito Records crée un espace singulièrement à contre-courant pour les musiques d’improvisation libre, où 019 transforme un vieux bâtiment industriel en un centre ouvert et innovant, où les artistes graffiti du monde entier sont accueillis les bras ouverts, où RIOT dédie un lieu au livre d’artiste qui fait soudain passer Gand pour New York, où le musicien officiel choisi par la ville est le mille-pattes musical Fulco Ottervanger, où via la satire CirQ touche le cœur de notre société, où la Herbert Foundation se pose en référence mondiale en terme d’art conceptuel, où une œuvre de Kris Martin trône sur le toit de la cathédrale Saint-Bavon, où Les Les Ballets C de la B ont leur port d’attache, où Inge Braeckman écrit des poèmes et où Kobe Desramault écrit l’histoire de la cuisine, où la bibliothèque De Krook est le nouveau cœur de la cité, où Charles Vandenhove a installé sa collection dans les locaux de l’université, où CinemaOFFoff et le festival Courtisane entretiennent la flamme du cinéma expérimental, d’où le photographe de l’agence Magnum Carl De Keyzer part explorer le monde, où selon Joseph Beuys est construit le plus beau musée du monde, où l’art a sa place – et en mérite une encore plus grande. Mais Gand représente plus qu’une énumération. Gand est une ville courageusement ouverte à l’innovation, dont je crois qu’elle est ouverte à tous, sans distinctions. L’art et la culture y contribuent, la ville de Gand est comme un marché ou un souk pour l’imagination. Plus encore qu’un utilisateur, je voudrais être un visiteur de Gand. Seulement alors, je saurais et je n’oublierais plus jamais à quel point cette ville est unique. Que ce soit clair : ceci n’est pas une déclaration d’amour à cette ville – ce que je réserverais plutôt à d’autres villes – mais une observation objective. Appelez ça une forme sincère d’affection.


Philippe Van Cauteren, Gand, le 20 février 2018
- traduction : Philippe Delvosalle -




Philippe Van Cauteren est Directeur du
SMAK (Stedelijk Museum voor Aktuele Kunst).
Anna Drijbooms est Directrice-assistante du SMAK.


SMAK

Jan Hoetplein 1
9000 Gent


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