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Au bonheur des dames ?

Au bonheur des dames
Avec leur film, Gaëlle Hardy et Agnès Lejeune choisissent de s’attaquer à un gros morceau du marché de l’emploi en Belgique : le secteur des titres-services. Deuxième en importance après celui de la construction, il se fait pourtant discret par rapport à son homologue, ce qui soulève bien des débats.

PointCulture s’est rendu à la projection du documentaire Au bonheur des dames ?. En ce moment, le film est largement diffusé en Wallonie et à Bruxelles et les soirées débats succèdent aux projections. Il faut dire que le sujet qui est mis sur la table est relativement nouveau, tout du moins discret dans notre société. Au Caméo à Namur, c’est pourtant dans une salle presque comble que nous avons assisté à l’événement.

Au bonheur des dames ? est un long-métrage finalement assez propret. Dans l’assemblée, certaines femmes de ménage le soulignent d’ailleurs. Ce que Gaëlle Hardy et Agnès Lejeune ont choisi de nous montrer constitue un seul et unique versant de la réalité du travail des aide-ménagères. Les deux réalisatrices le reconnaissent mais s’en défendent : les usagers qui ont accepté la présence de la caméra dans leur habitation sont, sans surprise, ceux qui entretiennent de bonnes relations avec leur aide. Après tout, est-il vraiment indispensable de tomber dans le sensationnel ou l’image sordide pour toucher et conscientiser le spectateur ? Visiblement non à en croire les deux réalisatrices qui, il semblerait, prennent le pari inverse en réalisant un film à l’esthétique sobre mais travaillée.

En outre, cette esthétique soignée prend tout son sens lorsque l’on comprend l’un des objectifs principaux du film, celui de rendre sa visibilité au travail ménager, plus encore, celui de lutter pour la reconnaissance du secteur. C’est ainsi qu’à travers la parole de huit aide-ménagères, une liste de questionnements est dressée englobant les raisons de leur choix professionnel, les représentations du travail ménager dans la société, la pénibilité de leur métier et son impact sur leur santé, les questions liées à leurs droits mais aussi à leurs doutes face à l’avenir. C’est par la confrontation des points de vue de ces dames aux parcours singuliers que les problématiques émergent et viennent, à leur tour, questionner le spectateur.

Au bonheur des dames

À travers cette immersion dans le secteur des titres-services, on découvre notamment un bon nombre de données chiffrées agissant comme des baromètres mesurant, non pas la pression atmosphérique, mais celle qui pèse sur notre système capitaliste. En effet, Au bonheur des dames ?, au-delà de mettre en lumière la précarité du travail ménager, reflète une ambiance bien plus globale caractéristique d’un modèle sociétal sur son déclin. Le titre choisi le confirme, il est un clin d’œil au roman éponyme d’Émile Zola. L’écrivain français y décrit l’univers des grands magasins en plein essor au milieu du 19ème siècle. Il pointe la précarité de l’emploi des vendeuses ainsi que la vision de la « femme comme enjeu économique ». Il élucide, déjà à l’époque, les rouages du système capitaliste naissant. Avec leur film, Gaëlle Hardy et Agnès Lejeune poursuivent dans la même veine. Elles reprennent ces problématiques désespérément intemporelles, les appliquent au secteur des titres-services et en prime, actualisent la réflexion en la couronnant d’un point d’interrogation subversif. Dans ce titre, Au bonheur des dames ?, ce n’est pas seulement la place qu’occupe la femme de ménage dans notre société qui est suggérée, mais bien celle de la femme tout court.



Le documentaire possède donc une certaine dimension militante et féministe. À cet égard, il questionne aussi notre rapport au travail. Pourquoi dans l’histoire de ce dernier, les secteurs d’activité relatifs aux services (particulièrement le travail ménager à domicile) sont-ils si difficiles à intégrer dans la sphère professionnelle ? Serait-ce lié au fait qu’ils soient encore largement indissociés des tâches que l’on attribue aux femmes ?  Nous voilà à nouveau propulsés vers notre question de départ : pourquoi le secteur des titres-services, composé à 97% de femmes (comparé à celui de la construction qui est composé à 98% d’hommes) baigne-t-il encore dans l’ombre ?


Alicia Hernandez-Dispaux



Gaëlle Hardy et Agnès Lejeune : Au bonheur des dames ?


Projections :

jusqu'au mardi 20 novembre au Caméo à Namur

le dimanche 25 novembre au centre culturel Les Variétés à Amay

jusqu'au mardi 27 novembre 2018 au Churchill à Liège





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