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Attractions

BAM vue d'ensemble
Le BAM et le Royal photo-club montois collaborent pour nous offrir une exposition moderne, réinterrogeant les temporalités de la création, le pouvoir de l’intuition et plus largement, le concept de musée devenu un instrument pour la communauté, par la communauté.

Il y a environ un an, le Royal photo-club montois était invité par le BAM (musée des Beaux-arts de Mons) à se balader dans les réserves de l’Artothèque de Mons. La proposition du pôle muséal aux membres du Club est alors simple. Il s’agit de lancer un projet expérimental dont la consigne est la suivante : sélectionner une œuvre d’art du passé, s’en inspirer, l’interpréter avec la modernité de leur regard, pour enfin créer une image, semblable ou totalement différente, mais toujours interconnectée à l’œuvre choisie au départ. C’est donc pour le BAM autant une manière d’observer comment les citoyens montois choisissent parmi les collections certaines créations, que de redécouvrir leurs acquisitions. Parfois le choix étonne, dans la mesure où certaines œuvres sélectionnées n’ont jamais voyagé au-delà des réserves ! Cette marche à suivre contribue grandement à la richesse et à l’exclusivité de cette exposition.

Pour quelques-uns le choix s’impose naturellement lors de la première visite. Pour beaucoup, la sélection devient un processus de recherche de longue haleine dans les catalogues du centre de documentation, un travail méticuleux d’observation dans les réserves et par ailleurs, une occasion de découvrir des œuvres et des artistes de la région en se plongeant dans une culture qui est la leur.

C’est donc un événement 100% montois que le BAM accueillera dès le 31 mars. Ceci indique, une fois de plus, un parti pris pour une programmation qui trouve son équilibre entre des expositions d’artistes internationaux (comme la récente exposition consacrée à David LaChapelle) et une importance accordée aux pratiques artistiques locales en interagissant avec la population hainuyère (une initiative d’ailleurs soutenue de près par la Ville de Mons et l’échevine de la Culture, Savine Moucheron).

Attractions est aussi la troisième édition de la Triennale de la photographie organisée par le Photo-Club Montois, à laquelle le BAM a souhaité s’associer, d’autant plus que cette année est un peu spéciale pour le Club qui fête son nonantième anniversaire ! Le succès du Royal Photo-Club Montois est sans aucun doute lié à sa philosophie, dont le fondement se situe dans l’échange et le partage de connaissances, d’expériences et d’idées. Environ cinquante membres, débutants et expérimentés, se réunissent régulièrement sous un seul et même prétexte : la passion pour la photographie.

Vingt-quatre participants se sont lancés dans l’aventure Attractions. Un véritable défi relevé grâce à leur motivation et à leur acharnement, mais aussi à la faveur de la confiance du BAM et à la liberté consentie par ce dernier, comme le souligne Bénédicte Thomas (présidente du Royal Photo-Club Montois).

Bénédicte Thomas nous livre la signification du titre de l’exposition : « Attractions : se sentir attiré par une œuvre d’art qui a été faite par quelqu’un d’autre et pouvoir la réinterpréter avec son propre ressenti, en image. ». Selon elle, cela va encore plus loin puisque l’attraction doit aussi dépasser celle qui s’opère entre l’œuvre d’art et le photographe pour intervenir au niveau des publics. Les duos de créations d’hier et d’aujourd’hui sont là pour entraîner, captiver, séduire les visiteurs ! Aider les publics à rentrer dans le musée, éveiller leur curiosité pour la culture d’artistes montois.

C’est dans cette perspective qu’a été imaginé le programme muséographique de l’exposition. Pierre Hemptinne (écrivain et directeur de la médiation culturelle au sein de PointCulture) détaille, dans le catalogue, les trois temps du parcours de la visite. L’attraction et l’intuition sont au cœur de son discours, elles sont intrinsèquement liées et dans la pratique artistique comme dans la réception de l’art, l’une ne va sans l’autre (sans attraction pas d’intuition et vice-versa).

Durant le premier temps de l’exposition, l’on découvre ainsi comment dans ces pratiques amateures, « l’intuition engage d’abord un désir de fabrication mimétique (…) elle reconstitue un même tout en produisant du différent ». Dès lors, l’on s’amuse à repérer les similitudes formelles (couleurs, textures, rythmes dans la composition etc.) que le photographe, attiré par l’œuvre choisie, a voulu reproduire.

La visite se poursuit en conservant l’intuition comme point de départ, puisqu’elle est instigatrice des images résultant de ce projet expérimental. Ici, bien plus que l’aspect formel, c’est le désir du photographe d’introduire une continuité entre passé et présent qui est mis en évidence. Les travaux présentés empruntent la voie de la mémoire et du souvenir. Cela débouche souvent sur une série d’images dont le récit nouveau dialogue avec l’œuvre du passé. C’est par exemple le cas du travail de Bénédicte Thomas, elle-même exposante, qui se sert d’une peinture de Dany Vienne pour établir un dialogue avec des personnes placées en centre psychiatrique. Comment perçoivent-elles le tableau ? Leur ressenti fait-il écho à celui de l’artiste qui a peint la toile ou à celui de la photographe qui l’a choisi comme point de départ pour son projet ? L’interprétation singulière se meut ainsi en interprétation collective. Le sujet peint par Dany Vienne est prolongé et actualisé par les images de Bénédicte Thomas qui proposent de mettre en scène le sentiment des personnes qu’elle a interrogées.

Dany Vienne

Dany Vienne, Coll. Fondation Roi Baudouin, Fonds Thomas Neirynck, en dépôt à l'Artothèque, Mons.

Le parcours continue son évolution vers une phase peut-être plus complexe. La dernière étape de cette muséographie sciemment étudiée se penche sur un processus créatif dans lequel l’intuition laisse le champ libre à tous les possibles. Si l’intuition nous avait emmené vers une interprétation mimétique puis répétée (prolongée dans le temps), ici, elle nous laisse une part de liberté qui, semble-t-il, opère à double tranchant puisqu’il faut être capable d’accepter de cheminer face au travail du photographe sans repère, vers une zone inconnue.

Finalement, au fil de la visite on comprend la proposition d’Attractions. Il s’agit de faire surgir les interprétations. Tant celles des artistes présents dans les collections du BAM, que celles des photographes montois qui ont créé les images dans le cadre de la Triennale. Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’un mouvement de va-et-vient entre ces deux manières de voir et de sentir. L’interprétation du visiteur intervient également, faisant basculer ce qui semblait être une binarité en un élan trilatéral.

Pour les férus de questions liées aux musées et à leurs publics, Attractions en dit long sur les mutations du milieu muséal. Dans un récent article[1] écrit par Rébéca Lemay-Perreault et traitant des enjeux éthiques liés à la communication du patrimoine par le musée, les notions de contribution et de collaborations intercommunautaires rappellent manifestement le projet qui a été mis en place au BAM. Rébéca Lemay-Perreault parle des « deux C de la médiation éthique en contexte professionnel (Contribution, Collaborations) ». L’auteure retrace, à travers ces deux concepts, la manière dont le musée pourrait (ou devrait) basculer de temple en forum, permettant à l’institution vieillissante de faire souffler un vent nouveau.

Dans l’article, la question de la contribution des publics est étroitement liée à la notion d’interactivité. Les nouvelles théories sur la médiation muséale, qui considèrent le musée comme un laboratoire et non comme un lieu sacré, préconisent la participation du visiteur dans l’élaboration des contenus exposés, ce qui est en soi un grand pas dans la perception de l’attitude du public face à l’art et face au lieu qui l’accueille. Au sein d’Attractions, en créant les contenus eux-mêmes et de façon collective, les membres du Photo-Club Montois autant que ceux du BAM inscrivent leur musée dans cette nouvelle dynamique. Ils effacent en un claquement de doigt le fossé qui s’était creusé au fil du temps entre l’institution muséale et ses publics. En plus de « faire disparaître des hiérarchies dans la transmission des savoirs », le rôle du conservateur mute et de maître, il devient alors « facilitateur de réseau, coordonnateur de projet ».

À cette nouvelle acception du musée devenu espace de dialogue pleinement démocratique « où l’institution partage son autorité discursive », Rébéca Lemay-Perreault ajoute une seconde question, celle du rôle que doit remplir le musée en dehors de ses murs. Pleinement ancré dans des problématiques locales concrètes, il doit agir dans le développement communautaire. Selon plusieurs auteurs cités dans l’article, l’enjeu pour l’institution muséale se situe davantage dans le fait de « se départir de la notion de besoin, qui oriente notre point de vue institutionnel sur les publics, pour adopter celle de désir, d’intérêt et d’attente. (…) Ce changement de point de vue sur les publics suppose nécessairement, pour le musée, de changer son image en devenant une ressource pour prendre sa place dans la périphérie communautaire ».


In fine, Attractions s’impose comme un bel exemple d’évolution des pratiques muséales en Belgique, et le BAM dévoile une fois de plus ses préoccupations et son engagement envers des types de médiation culturelle de pointe. L’attraction de découvrir cette exposition ne réside-t-elle justement pas dans ce choix d’impliquer, par la contribution et la collaboration intercommunautaire, un public nouveau ?

 

Alicia Hernandez-Dispaux

Vues d'ensemble de l'exposition prises par Bénédicte Thomas.



Attractions
Regards photographiques sur les collections montoises


Beaux-Arts Mons (BAM)
8 rue Neuve
7000 Mons

Du Samedi 31 mars au Dimanche 29 juillet 2018


[1] Rébéca Lemay-Perreault, Contribution des publics et collaboration avec la communauté dans les musées. Les deux C de la médiation éthique en contexte professionnel, dans Patrimoine et éthique publique : enjeux politiques et professionnels de la représentation et de la communication du patrimoine, vol. 19, n° 2, 2017.

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