Compte Menu

« The Art of Difference » au Bozar Lab

The Art of Difference Bozar Lab
Du handicap au rêve d’une humanité augmentée, une exposition qui interroge le statut du corps humain dans la société.


C'est un fauteuil d'un style incertain, une assise sans rondeur et sans rembourrage composée de triangles de différentes tailles, disons un origami géant échoué sur le sol, incapable de flotter, trop lourd pour prendre son envol. Fruit d’une collaboration entre l’artiste sonore Jürgen De Blonde et le concepteur de mobilier Ward Delbeke, la Vibrating Soundscape ou chaise sensorielle invite le visiteur à prendre contact avec la matière du son. Un assemblage de transducteurs tactiles et d'exciters répartis sous le siège permet en effet de répercuter les fréquences émises par un morceau préenregistré, ici une symphonie de Beethoven, émanant de l'intérieur de l'installation. Avec son revêtement de crin très éloigné de la sensualité attendue, le fauteuil se déforme et ondule de sorte que les sonorités puissent s'inscrire dans une dimension spatiale et physique. Un peu plus loin, le swalling hEARt (cœur qui avale), imaginé par l’artiste sonore belge Raymond Delepierre, présente un projet quelque peu similaire sous la forme d'une masse sphérique de taille imposante trônant telle une énigme au milieu de la pénombre. Promenant ses mains sur la surface lisse et légèrement amollie de ce ventre généreux, le visiteur aura la surprise de le sentir remuer. Tâtés du bout des doigts, des borborygmes prennent forme en imprimant en relief sur le ballon les contours d'une série de bruits : le souffle du vent, des flots s'écrasant sur le rivage, le timbre strident des sirènes...

D'une importance significative dans la compréhension d'un parcours centré sur le corps et les promesses déployées par l'innovation dans le champ thérapeutique, cette séduisante sphère et la chaise sensorielle qui la précède introduisent avec éclat le parti pris faussement désinvolte de la curation pour laquelle il convient de nuancer les bénéfices de la technologie en les confrontant au travail non moins admirable de l'art sur le vivant. Il faut en effet bien voir que la composante technique des deux installations ne véhicule pas de message futuriste ou technophile contrairement à ce qu'on pourrait penser, le fait d'appréhender la matière sonore par le toucher, nos instruments de lecture et de décodage mis en déroute, ne souligne que d'autant plus fort le pouvoir propre à l'art (davantage qu'à la technique) d'inquiéter et de confondre nos sens, ceux-ci étant amenés à éprouver une sorte de flottement sans assignation précise, jouissance des synesthésies ou correspondances, rappelez-vous : Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. C'est que, avant toute autre chose, l'art interroge d’abord notre rapport corporel à la réalité - douce incitation à développer dans tous les domaines de l’existence une connaissance sensible qui ne nie pas la part subjective et sensuelle de toute tentative d’élucidation du monde.

En proposant un partage de l’espace entre le geste médical et le geste artistique, Nathalie Lévy, Bernard Dan, Ahmed Medhoune et Andrea Rea, concepteurs de The Art of Difference, n’ont pas tenu seulement à soutenir la continuité à l’œuvre au sein de la recherche entre disciplines fondamentalement complémentaires, mais, plus largement, à frayer un accès au corps qui ne l’enferme en tant qu’objet d’étude ni dans une chronologie axée sur le progrès ni dans une quelconque échelle de valeurs au service d’une norme de la santé et de la beauté. Il ne faut pas s’avancer bien loin dans l’exposition pour comprendre que la contiguïté entre ces univers humains que sont le médical et l’esthétique, l’instrumental et l’expressif, est absolument évidente, nécessaire et opératoire. Dans le soin ou l’attention que réclame le corps, l’art remplit un rôle incomparable là où la médecine trop souvent échoue en prétendant agir seule.


Dans les salles du musée, une même neutralité blanche accueille les éléments les plus disparates : peintures, photographies, vidéos, prothèses, implants, neurostimulateurs, sculptures, dessins, jeux, meubles, vêtements.


La variété des outils d'analyse crée un environnement favorable pour que soit interrogée à froid la validité du terme handicap, terme pour ainsi dire étymologiquement péjoratif dès lors qu’il recouvre des registres historiques qui passent par la pénalité, le défaut, l’obstacle pour en arriver au territoire de l’infirmité. Tantôt considéré comme une marque de malédiction, tantôt comme le signe d’une élection divine, le handicap comme toute forme de différence physique ou mentale accueille une mémoire emplie d’effroi et de d’exil.

Les activités conduites sur le thème du handicap ont donc, aujourd’hui encore, à briser un certain nombre de tabous et d’idées reçues.

Ma création est indépendante de mon handicap, lequel exige uniquement de ma part la recherche de solutions pour pouvoir détourner les difficultés techniques. Je regarde à l’aide d’un troisième œil, celui de l’imaginaire et de l’esprit, l’esprit comme conscience du corps (Spinoza). Lorsque je fais la photo d’un modèle, je ne le vois pas mais je l’imagine. Je suis comme Don Quichotte qui ne perçoit pas les femmes réelles mais qui voit Dulcinéa. Je vois à travers les mots qui me décrivent la réalité visuelle. J’essaie de voir l’invisible et dépasser la prison du visible comme tant d’artistes voyants qui traduisent dans leurs œuvres leur réalité intérieure. Pour moi l’art passe par le verbe, berceau de toutes les images. — Evgen Bavcar, photographe aveugle

En mettant l’accent sur les appropriations et expertises individuelles, l’exposition du Bozar Lab donne un tour supplémentaire au regard sur le handicap. Dès lors qu’ils se présentent dans un face-à-face égalitaire, les différents modes de représentation et d’intervention provoquent un émoi, garant d’une éthique que la scénographie pousse aux limites de sa propre réflexivité. The Art of Difference, c’est une aventure qui, dans les multiples pistes que dégage un foisonnement de technologies devant lesquelles on ne peut que se sentir mortel, friable, inachevé et déjà obsolète, n’oublie pas de souligner la spectaculaire plasticité du corps qui, exposé aux manques, aux blessures et aux accidents, se donne par ailleurs la possibilité de se reconstruire, de se reconfigurer, de se réinventer. Célébrer les trouvailles de la science, c’est aussi écrire un éloge du corps qui sans le concours de la médecine, peut d’une certaine manière aspirer à une forme de plénitude qui lui soit propre au point que son apparence amène davantage à questionner les normes (de santé, de beauté) que son éventuelle inadéquation à celles-ci.

On remonte l’histoire du handicap et de ses palliatifs pour en arriver au transhumanisme, au rêve d’une anatomie émancipée, d’une liberté morphologique s’appuyant sur le virtuel. Et puis, soudain, ce qui pourrait présenter un cheminement linéaire, une trajectoire prédéterminée, la victoire de l’humanité sur sa propre finitude, opère un brusque pas de côté. Voici, avec des œuvres d’Umberto Bergamashi, Francis Marshall et Pascale Vincke, la dernière salle consacrée à l’art brut remet l'individu au centre de l’attention. Mais l'art brut existe-t-il seulement ?

L’art brut, évidemment, n’existe pas, mais seulement des manières de nommer, d’imaginer, de circonscrire ou de contrôler des formes d’expression qui paraissent échapper aux normes et aux conventions de l’art (…) La norme et la différence n’existent, l’une par l’autre, que par les noms qu’on leur donne. C’est tout un système d’écarts, institués, perçus, subis, une topographie des présences – dedans, dehors – dont chaque société décide. Faire société c’est établir des frontières et éprouver leurs porosités, les revendiquer ou les contester. — Carl Havelange

Cette puissance imaginative d’un corps et d’un esprit hors-norme, sans doute existe-t-il des films (l’exemple le plus évident : Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel) ou des personnalités historiques (au hasard : Stephen Hawking, Glenn Gould, Frieda Kahlo, Beethoven…) qui, par le mode de résistance spécifique qu’elles ont développé dans le vécu de l’anomalie qui les affectait, l’illustrent de façon exemplaire bouleversant l’idée que l’on peut se faire de ce que c’est que de vivre dans une situation de handicap. Il y a, dans l’admiration que ces êtres suscitent, quelque chose de l’ordre du magnétisme provoqué par la sainteté, le martyr en gloire. Oblitérée par la réussite, la maladie passe pour un trait de génie, une marque d’élection.

C’est toute la condition humaine qui se trouve redéfinie. Au XIXème siècle, les « monstres » de foire permettaient aux badauds de se poser en « normaux » et en supérieurs face aux déviants. De nos jours l’esthétisation du handicap contribue à égaliser la condition humaine, à en démanteler les frontières internes, à remettre en question les normes contraignant la construction de soi. — Paul-André Rosental

C’est seulement lorsqu’elles réintègrent le quotidien, le paysage familier de la rue ou des médias, que ces marques de différence deviennent émouvantes – et par là – compréhensibles voire désirables. Récemment le Guardian publiait une vidéo en ligne (Beyond bionics: how the future of prosthetics is redefining humanity) sur le phénomène (le mot n’est pas trop fort) des orthèses ou exo-prothèses dont certains prototypes actuels sont désormais mis à disposition sur Internet et se prêtent à un impression 3D personnalisée. Pour documenter le sujet, le journaliste a rencontré trois jeunes personnes amputées d’un bras. L’une d’entre elles est une Américaine dotée d’un sourire étincelant porteuse d’un appareillage peu discret fixé à son épaule, une machine complexe agrémentée de lumières qui scintillent dans la nuit et qu’on verrait plutôt monté sur un robot dans un film de science-fiction. Cette prothèse qui ne cache ni sa complexité ni son origine ultra-technologique vaut à sa propriétaire de nombreux compliments. On l’arrête dans la rue pour lui demander des selfies. L’attrait – archaïque, plein d’arrière-pensées et dont le dégoût n’est que le refoulé – pour l’anomalie physique se double aujourd’hui d’une fascination bien plus obscure pour le corps augmenté, le corps transformé et réinventé. On peut, pour s’en convaincre, écouter l’artiste plasticienne française ORLAN, connue pour ses performances et modifications corporelles mobilisant un instrumentarium des plus futuristes : microchirurgie, réalité virtuelle, biotechnologie et intelligence artificielle. Son projet actuel porte sur l’élaboration d’une réplique d’elle-même en robot ou ORLANoïde. Dans cette magnification du corps bionique, la science-fiction télévisée et cinématographique jouent bien entendu leur rôle en diffusant des images qui, par la grâce des effets spéciaux et du numérique, ne cessent de gagner en réalisme et donc en séduction. La prothèse serait-elle vouée à un destin esthétique, identitaire et sexuel ? En tant qu'objet commercial, viendra-t-elle enrichir la panoplie des accessoires de mode, tel un piercing ou un tatouage d’un ordre supérieur ? Peut-être, mais pour aujourd'hui, entre la star et la "girl next door", entre l'artiste internationale et les mutilés, il y a des personnes qui, par le port d'une prothèse quelque peu extravagante, transforment la vie de tous les jours en une performance esthétique à échelle humaine. On peut, à Bozar, en découvrir quelques beaux exemples : ce sont les serpents de la nageuse britannique Jo-Jo Cranfield, les plumes de l'actrice Grace Mandeville ou la porcelaine fleurie de Kiera Roche, présidente de l'association caritative Limb Power. À l'origine de ces prothèses exceptionnelles, on retrouve un studio de design fondé par l'artiste Sophie Oliveira Barata The Alternative Limb Project.  En alliant fonctionnalité et beauté, l'idée est de favoriser l'appropriation du membre artificiel chez la personne concernée avant même d'avoir un effet sur la manière dont le handicap est perçu de l'extérieur.

En marge d’un parcours plutôt bienveillant, l’installation « Mondiale » de Beb-deum présente une juxtaposition de portraits dont la laideur et la monotonie raille l’emprise de l’artifice sur un désir de singularisation qui, confié à la technique, aboutit à son contraire, des corps en série exhibant une même apparence dévitalisée, inhumaine par excès d’humanité. Sources de désirs, les corps différents éveillent désormais du désir faisant naître l’envie de construire sa propre différence. Devant un sujet aussi complexe et riche que le statut du corps dans une société soumise à l'idéologie de l'innovation, loin d'émettre le moindre jugement, on se réjouira de ce que le corps occupe à nouveau le centre de la technologie et des apprentissages au sein d’une culture numérique en voie de rematérialisation, et espère-t-on, prête à réinsuffler un peu de sa puissance imaginative au niveau de l’humain.


 


Texte et photos : Catherine De Poortere

Citations : The Art of Difference / Bozar Lab


À Bozar (Bozar Lab) jusqu'au 26 août 2018 (entrée gratuite)

Palais des Beaux-Arts
Rue Ravenstein 23
1000 Bruxelles

Site Internet

Classé dans