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Africa is / in The Future (1): une introduction

Africa is in the Future - couverture de livre de Nnedi Okorafor
La science-fiction des pionniers, des comics et des films de série Z, par-delà son exotisme séduisant et son dépaysement radical dans une altérité forcée, a très souvent eu tendance à révéler les limites de son imagination et à trahir ses origines dans une vision du monde américaine, blanche et suburbaine.

Les moteurs de l’action, l’aventure de la conquête spatiale, écho d’autres colonisations, la lutte contre la menace représentée par l’alien, le robot ou le mutant, figures de l’étranger, du travailleur et de l’autre, n’ont jamais vraiment déguisé la vision du monde qu’ils représentaient, conservateur, petit-bourgeois, réactionnaire. Comme le disait l’écrivain Samuel R. Delany, les décors et les clichés de la SF, les panneaux de contrôle des vaisseaux spatiaux, les instruments et les voyants clignotants, servaient autrefois de marqueurs sociaux, ils signifiaient « technologie », et ils délimitaient cette technologie comme un boy’s club, un club de garçons dont étaient exclues les filles, mais aussi les noirs, les hispaniques et les pauvres en général.

Il faudra attendre la fin de ce que l’on a à tort ou à raison appelé l’âge d’or de la SF pour que la nouvelle-vague de l’après-guerre apporte d’autres couleurs à la science-fiction, détournant les clichés d’une littérature de genre pour en faire une littérature spéculative, cherchant à questionner les idées reçues, à provoquer l’étonnement, l’incompréhension, et non plus à célébrer la victoire de l’homme blanc sur le monde hostile qui l’entoure. Les nouveaux paysages à explorer sont alors devenus les territoires de l’esprit, celui des personnages, en proie à la terreur ou à l’émerveillement, soumis aux délires de Philip K. Dick ou aux dangereuses visions d’Harlan Ellison, et celui du lecteur, qui doit mettre au placard bon nombre de ses a priori et de ses préjugés. Les thèmes jusque-là tabou de la contre-culture font irruption dans une littérature non-censurée parce que méconnue et méprisée. La politique, la sexualité, la drogue sont à cette époque traités en science-fiction comme nulle part ailleurs, et de nouveaux personnages vont y apporter une diversité plus réaliste qu’auparavant. Parmi les nouveaux espaces découverts, la SF New Wave va voir se développer un courant qui rétrospectivement sera inclus dans le concept d’afro-futurisme. Le terme va être défini en 1993 par son inventeur, le journaliste Mark Dery comme désignant ce qu’ont en commun la musique de Funkadelic, de Cybotron ou de Sun Ra, et la littérature d’Octavia Butler ou de Delany.

Essentiellement utilisé pour parler des productions de la diaspora africaine, le concept d’afro-futurisme parle cependant rarement de l’Afrique elle-même. S’il met en majorité en scène des afro-américains, ou utilise une perspective afro-centriste, il fait rarement appel à leur continent d’origine, ou alors comme à une Afrique mythique, remontant aux origines ou pour aborder la catastrophe de l’esclavage et de l’exil. La plupart des auteurs de SF, à l’instar d’Octavia Butler parle d’une humanité multi-ethnique, d’une population hybride, et d’un monde post national.

Peu se réclament d’un désir d’Afrique. Étonnamment, peu d’auteurs pensent même à s’en servir comme d’une toile de fond. — Benoit Deuxant
Le Japon est devenu après William Gibson le décor idéal de la spéculation futuriste, un supermarché rempli d’effets spéciaux et de visions d’avenir cybernétiques. Le reste de l’Asie suivra lentement, offrant paysages exotiques, mégalopoles et un riche potentiel de futurs hypothétiques. Mais à l’exception de rares précurseurs comme le continent de Nyumbani décrit par Charles Saunders dans son livre Imaro, il faudra attendre ces dix dernières années pour que l’Afrique retrouve sa place dans les territoires du futur et qu’une science-fiction africaine émerge, non seulement chez des sud-africains blancs comme le cinéaste Neill Blomkamp ou l’écrivain Lauren Beukes, mais aussi des écrivains nigérians comme Nnedi Okorafor, Deji Bryce Olukotun, Chinelo Onwualu, zimbabwéen comme Tendai Huchu, kenyan comme Wanuri Kahiu ou encore ghanéen comme Jonathan Dotse. Ce dernier décrit la science-fiction de cette nouvelle génération africaine comme radicalement différente de « la science-fiction de votre grand-papa ou la Fondation de votre Asimov », mais au contraire inspirée « par la mélancolie dystopique des états en faillite, le joug d’acier de la corruption, les cartels glissant leurs doigts glacials dans les échelons les plus élevés des gouvernements, et des gangs hi-techs de jeunes sans espoirs ».


L’Afrique est cyberpunk — Jonathan Dotse (site AfroCyberPunk)

Si, comme le déclare Dotse sans la moindre hésitation, « l’Afrique est cyberpunk », c’est avant tout dans la réponse des villes africaines, Lagos, Luanda, Nairobi, Kinshasa, Johannesburg, Durban etc, à des défis quotidiens de gestion, et quelquefois de survie, que les habitants et parmi eux les musiciens et les artistes affrontent avec une imagination et une inventivité qui contredisent les poncifs et les préjugés associés au continent. L’Afrique ne cesse de développer de nouveaux genres musicaux, de nouveaux modes d’expression, une nouvelle architecture (la ville comme expérience-limite comme la décrit Filip De Boek, ou la ville imaginée par l’architecte-maquettiste Kingelez) et une production qui s’éloigne de plus en plus de l’idée d’un monde figé dans les traditions, et qui est bien au contraire en train de façonner et de bricoler le futur.

Benoit Deuxant



À l’initiative de PointCulture, et en collaboration avec le Goethe Institut et CEC-ONG, le cinema Nova se lancera dans l’exploration des visions futuristes africaines lors de deux journées intitulées Africa is / in the Future, où auront lieux en journée des ateliers, conférences à PointCulture, et en soirée, films et concert au Nova.