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Fuocoammare, par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi

Fuocammare
Tranche de vie (hivernale) de quelques insulaires dans un petit port italien « presque » comme les autres, si ce n’est qu’il se situe sur la ligne de fracture entre deux mondes qui « tendent » à s’éloigner l’un de l’autre. Welcome (?) to Lampedusa !
« C’est l’image d’une réalité fragmentée, d’une frontière invisible mais opaque et infranchissable, entre eux, les migrants, et nous, Européens. — »

Le titre de ce film fournit une indication capitale sur son contenu. Cette préposition « par-delà » qui prévient le spectateur distrait. Non, Fuocoammare n’est pas un documentaire de plus sur « les migrants » et les chemins de douleur qu’ils empruntent pour gagner la « forteresse européenne »!

Lampedusa est ce petit bout d’Italie aux confins sud de l’Europe, un ridicule caillou de 20km² peuplé d’à peine 6000 habitants, à mi-chemin entre Malte et la Tunisie. D’ailleurs, le personnage central et fil rouge de ce film est un grand bambin bavard, imaginatif, espiègle et attachant du nom de Samuele, qui passe un temps fou à se fabriquer un lance-pierres pour tuer des oiseaux, à faire le tour de l’ile en barque pour dompter sa méfiance de l’eau (il est fils de pêcheur), pour enfin se résigner à devoir porter d’encombrantes lunettes munies d’un cache-œil!

Filmer la tragédie du point de vue de habitants est clairement l’optique suivie par Gianfranco Rosi (El Sicario, Sous le niveau de la mer / Below Sea Level). On y voit une vénérable dame vaquer à ses tâches ménagères en écoutant des airs populaires italiens choisis par le DJ de sa radio locale favorite, l’ordinaire de pêcheurs qui sortent par tous les temps et un plongeur solitaire presque impassible dans une mer au gros grain voire déchainée. Qui plus est, ce gros rocher de Lampedusa, saisi dans ses parures d’hiver, ciel plombé et humidité venteuse, prend par moment l’aspect d’une île de la Manche !

Fuocammare 2

Pourtant, une tragédie se joue tout à côté de chez eux, mais par-delà leur champ de vision, plus exactement dans les eaux dites territoriales, à la tombée de la nuit ou dans les premières lueurs de l’aube. Et à part les contacts visuels de pêcheurs qui (éventuellement) avertissent les autorités de possibles naufrages ou le témoignage déchirant d’un médecin qui tire le constat de sa dérisoire impuissance, c’est l’image d’une réalité fragmentée, d’une frontière invisible mais opaque et infranchissable, entre eux (les migrants) et nous (Européens) que montre Fuocoammare !

Des opérations de sauvetage et de regroupement de réfugiés que Rosi filme en longs plans fixes très cadrés, souvent à distance critique, comme pour en neutraliser la potentielle charge émotionnelle (voyeuriste) ou idéologique. Pas de dramaturgie et de voix off à l’écran, encore moins de musique. La caméra semble davantage s’attarder sur des mouvements de flux et de reflux, sur la gestion quotidienne et les protocoles sanitaires inlassablement répétés et respectés d’une catastrophe maintenue sous cloche (les sauveteurs portent des tenues de protection contre les infections alors que les réfugiés sont souvent nus et trempés), mais donc l’urgence tragique est rappelée par ces masses de corps inertes recouverts d’un drap. La Méditerranée est un plantureux cimetière en devenir.

Toutes les opérations de sauvetage se déroulent de semblable façon ; repérage aérien par hélicoptère, prise de contact radio puis les manœuvres d’approche et de sauvetage proprement dites, rendues à chaque fois difficiles autant par les conditions météo de l’instant que par les mouvements spontanés de panique qui peuvent naître sur une vieille coquille de noix surpeuplée et/ou en train de sombrer et dont l’équipage s’est volatilisé  ! Des moments de tension extrême illustrés par des corps tuméfiés, blessés et des regards hagards dans des bousculades et bagarres puis à nouveau rassemblés en un espace confiné en cale, le temps d’arriver au port où les secourus seront comptabilisés, nourris, soignés, mais surtout maintenus dans ce qu’il faut bien appeler un camp d’internement ( ?) provisoire. En attendant d’être fixés sur leur sort (ils ne restent que quelques jours à Lampedusa), toujours dans une nuit noire.

Mais, même là, au plus fort des incertitudes et par-delà les réflexes de regroupement ethniques spontanés provisoires, un simple ballon de foot a encore le pouvoir de redonner l’illusion d’un possible vivre ensemble…

Dehors, Samuele a délaissé sa catapulte et parle aux oiseaux…


Yannick Hustache